D'abord, oui. Évidemment. Mais tâchons d'aller plus loin.

Personne ne devrait avoir honte d'aimer les jeux qu'il veut. Vous êtes un homme de 50 ans et vous prenez votre pied sur Lea Passion Poney ? Très bien. Vous êtes un intellectuel de gauche et vous passez vos week-ends sur Call of Duty ? Et alors ? Vous êtes militant de la cause animale et vous éclatez tout ce qui bouge dans Hunting Simulator ? Allez-y. La seule tristesse, dans ce bas monde, n'est jamais de prendre du plaisir là où il ne faudrait pas, c'est de ne pas en prendre à chaque fois que vous le pourriez. Il n'y a pas de plaisirs coupables dans le domaine du goût. Il n'y a, malheureusement, que des belles histoires d'amour manquées.
Mon plaisir coupable dans le domaine des jeux vidéo ? Vous voyez la Switch, la console de Nintendo ? Vous voyez la manette qu'on peut détacher ? Mon péché mignon, le soir, quand je suis tout seul, c'est de me l'enfoncer dans l'anus et de la faire vibrer. Et alors ? Qui m'en empêchera ? Bizarrement, aucun site n'écrit jamais ça dans son « Top 10 des plaisirs coupables du jeu vidéo ». Peut-être parce que l'idée de « plaisir coupable » est un concept un peu hypocrite et que tout le monde, avec ce concept très snob, a juste envie de montrer à quel point il vaut mieux que les jeux qu'il apprécie réellement ?

Snobisme divergent.

Dans un article pour le New Yorker, pas le moins snob des magazines donc, Jennifer Szalai, l'explique très bien : « Si votre plaisir était vraiment coupable, vous n'en parleriez pas. » Si votre plaisir coupable consiste à vous faire fouetter tous les samedis dans un parking crado, il y a des chances pour que vous répondiez : « Mon plaisir coupable ? J'aime bien la série Darknet-sur-Mer qui n'est pourtant pas géniale. Ok, punissez-moi... s'il vous plaît. »

Un « plaisir coupable », généralement, signale un conflit entre ce que nous aimons vraiment et ce que nous voudrions que nos goûts disent de nous.

« L'usage du mot "culpabilité" montre que vous êtes tout à fait à l'aise dans le domaine de la haute culture, mais que vous voulez montrer que vous n'êtes pas aussi snob que vous pourriez l'être [ce qui est, bien sûr, le comble du snobisme], ajoute Jennifer Szalai. Vous confessez vos remords quand vous vous abaissez à regarder une série populaire, en suggérant, évidemment, que vous passez l'essentiel de votre temps libre à lire Proust. »

Le goût des autres.

Le sociologue Pierre Bourdieu, dont la page « Le saviez-vous ? » de Wikipédia nous apprend qu’il est « célèbre pour avoir décrit et dénoncé la reproduction sociale entretenue par le système éducatif », mais qu’il est aussi « père de trois enfants normaliens comme lui » – oh, tiens ! –, expliquait en 1979 à Bernard Pivot : « Le goût, finalement, c’est le dégoût. C’est le dégoût du goût des autres. » Il voulait dire par-là que les goûts ne se forgent pas dans le vide : ils sont toujours reliés aux goûts des autres, aux goûts de ceux qui nous ressemblent, de ceux à qui nous voulons ressembler et, surtout, de ceux avec qui nous ne voulons pas être confondus.

Arrêtez d'avoir honte, il est très bien ce jeu.
Aimer les jeux d'action plutôt que les 4X, Kerbal Space Program plutôt que Gran Turismo, c’est dire quelque chose de soi. Les goûts ne se forgent pas « ex nihilo », en dehors de tout déterminisme. Ils sont, au contraire, l’une des expressions les plus profondes de notre identité, parce qu’ils entrent en conflit ou en résonance avec les goûts des autres, en particulier avec les goûts de ceux à qui nous voulons nous identifier. Ce que nous appelons « plaisir coupable », généralement, signale un conflit entre ce que nous aimons vraiment et ce que nous voudrions que nos goûts disent de nous.

Là où il y a de la gène.

Mais qu'en est-il de l'inverse du plaisir coupable : qu'en est-il du déplaisir coupable ? Il y a quelque mois, j'ai reçu ce message : « Cher Noël, ton test [de Coromon, dans lequel je me plains de ne pas parvenir à entrer dans les jeux qui ressemblent à Pokémon] me fait surtout penser aux 4X. C’est un genre que j’ai toujours voulu apprécier. […] En tout cas, des 4X, j’en ai essayé. Stellaris. Endless Space. Endless Legends. […] Mais rien à faire, et c’est un immense regret. Je ne sais pas *vraiment* pourquoi je n’apprécie pas ces jeux quand j’ai les doigts sur le clavier alors que, sur le papier, ils me semblent tout simplement parfaits et adaptés à mon être. Et je frappe très timidement du poing sur la table quand je vois tous ces joueurs rodés au genre raconter leurs parties et leurs stratégies sur la toile. Comme j’aimerais être eux. »

C'est vrai que ça donne envie.
Cher multi-compte d'ackboo, je comprends ton message. Il y a quelques semaines, pour la troisième fois, j'ai essayé de me mettre à Undertale, un jeu considéré comme un chef-d'œuvre indépendant. Je voudrais l'aimer de tout mon cœur. Mais c'est peine perdue. À chaque tentative, le jeu me tombe des mains. Ce n'est pas vraiment que je n'aime pas. J'ai simplement la flemme. Ce n'est pas le bon moment. J'ai abandonné, encore une fois. De la même manière qu'il y a des « plaisirs coupables », des jeux que nous avons honte d'aimer parce qu'ils ne correspondent pas à l'idée que nous voudrions renvoyer de nous à travers nos goûts, il y a des déplaisirs coupables : des jeux ou des genres que l'on voudrait aimer de toutes ses forces, sans y parvenir.

Partie de plaisir.

Elden Ring, Braid, Factorio, Papers, please, The Witness, Her Story, Breath of the Wild, Undertale, Celeste, Mario Galaxy, Satisfactory, Crusader Kings, Disco Elysium, Half-Life 2 : tous ces jeux, à juste titre, font partie d'une sorte de label de culture vidéoludique, d'un canon. Il faut aimer ces jeux ou, dans le cas contraire, il faut être capable d'expliquer pourquoi on ne les aime pas. On peut éventuellement passer à côté, mais y jouer et ne rien ressentir n'est simplement pas suffisant. D'autant plus quand ces jeux sont recommandés par des gens que nous aimons, et dont nous sommes à peu près sûrs de partager les goûts. Il y a une grande fête, et nous voulons y participer.

C'est pas toi c'est moi.

Dans un certain sens, les déplaisirs coupables fonctionnent comme les plaisirs coupables : ils sont un conflit entre ce que sont vraiment nos goûts, et ce que nous voudrions qu'ils soient. Comme les plaisirs coupables, ils sont en partie liés à une injonction sociale : « Comment, tu n'aimes pas Disco Elysium ? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? » Mais ils sont aussi plus purs, plus honnêtes. Il n'y a pas de snobisme ici, pas d'agenda caché. Il y a seulement la peur, sincère, de passer à côté de quelque chose. Il ne s'agit pas de se forcer à aimer un jeu. Ne pas l'aimer pour des bonnes raisons nous suffirait.

Aimer une œuvre, ce n'est pas simplement jouir d'un plaisir esthétique, c'est aussi, à chaque fois, apporter une pierre de plus à sa propre personnalité. Aimer, c'est toujours comprendre. L'angoisse de ne pas aimer une œuvre que tout le monde considère comme un chef-d'œuvre n'est pas tant celle d'être mal vu que celle de ne pas avoir compris, et donc de manquer quelque chose.

C'est avant tout des rencontres

Il y a de très bonnes raisons de ne pas aimer tout un tas de choses, pourvu qu'on ait compris ce que sont ces choses, et pourquoi on ne voulait pas les aimer. C'est même nécessaire. Personne ne peut se définir par un amour universel pour tout ce qui existe. Un joueur qui prétendrait aimer tous les jeux vidéo d'une manière égale pourrait aussi bien dire qu'en réalité, il n'en aime aucun.

Il ne s'agit pas de se forcer à aimer un jeu. Ne pas l'aimer pour des bonnes raisons nous conviendrait.

Mais le rapport que nous entretenons, que nous devons entretenir avec les œuvres, comme l'expliquait Gilles Deleuze dans son abécédaire, est celui de la rencontre. Dans le meilleur des cas, on ne voit pas un film, on n'entend pas une musique, on ne joue pas à un jeu : on en fait la rencontre, c'est-à-dire qu'il se passe quelque chose de réciproque entre l’œuvre et nous. Nous mettons quelque chose de nous-mêmes dans l’œuvre, et l’œuvre met quelque chose d'elle en nous. Les œuvres qui sont reconnues comme des grands classiques, à tort ou à raison, portent en elles cette promesse. Si des millions de joueurs ont fait cette rencontre, nous pouvons la faire aussi.
Le déplaisir coupable, contrairement au plaisir coupable, n'est donc pas seulement celui d'une inadéquation entre nos goûts et ce que nous voudrions que nos goûts disent de nous. C'est, surtout, une rencontre ratée. Ce sont deux êtres qui se sont croisés et qui n'ont même pas eu, au minimum, l'occasion de se haïr. C'est l'impression d'être ce convive, au milieu de tous les autres invités, qui ne rit pas, non pas parce que la blague n'est pas drôle, mais parce qu'il n'a pas compris la blague. Si les plaisirs coupables sont, souvent, une petite hypocrisie, les déplaisirs coupables, comme les histoires d'amour manquées, sont toujours des tragédies intimes.