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Genre : stratégie
Développeur : Paradox Tinto (Espagne)
Éditeur : Paradox Interactive
Plateforme dispo : Windows
Téléchargement : 14 Go
Date de sortie : 04/11/2025
Langues : français, anglais
Prix : 60 €
Comme je l'ai toujours fait sur les Europa Universalis, j'ai lancé ma première partie avec la Castille. Dans les épisodes précédents, c'était le pays idéal pour se faire la main : il s'agit d'abord de terminer gentiment la Reconquista, de bulldozer Aragon, Navarre et le Portugal, puis de se lancer sur les mers et conquérir le Nouveau Monde. Pour toute la partie militaire, je n'ai pas eu de mal à retrouver mes marques. Les concepts habituels de la franchise sont là : les casus belli bien sûr, les levées militaires, les mercenaires, on est à la maison. La carte du jeu, découpée en un nombre hallucinant de provinces – dix fois plus que sur l'épisode précédent –, rend les mouvements des armées confus, et leurs icônes surchargées ont tendance à se chevaucher, mais en plissant un peu les yeux, j'ai pu conquérir mes premières provinces.

OCR et OCDE

Justement, je n'avais pas fini de plisser les yeux. Après avoir défoncé le Maroc et l'Émirat de Grenade, j'ai commencé à étudier sérieusement les huit onglets du fameux « gros menu à gauche » qu'on retrouve dans tous les jeux Paradox. Après deux bonnes heures passées à me gratter la tête, j'ai détourné mes yeux rougis de l'écran et me suis murmuré : « Oh. Mon. Dieu. »

Des calculs d'attractivité commerciale, d'équilibre offre-demande et de balance d'import-export dignes d'un rapport de l'OCDE.

Que dire. Paradox avait annoncé une simulation plus touffue, plus détaillée, mais je ne m'attendais pas à une telle densité.  Tenez, prenons l'aspect économique. Chaque province peut accueillir des OCR (pour « Organisation de Collecte des Ressources ») comme des mines et des champs. Ces OCR envoient leurs récoltes à des douzaines de bâtiments différents, allant du papetier au tanneur en passant par le fileur de laine, le fabricant d'armes ou l'apothicaire. Eux-mêmes produisent plus de 70 ressources échangées sur des marchés régionaux, avec des calculs d'attractivité commerciale, d'équilibre offre-demande et de balance d'import-export dignes d'un rapport de l'OCDE. C'est vertigineux. On a l'impression que Paradox a fait rentrer au forceps un épisode entier de Victoria dans ce nouvel Europa Universalis.
Je crois que c'est un record du monde : la carte du jeu offre plus de 30 modes de visualisation différents. Vous pouvez par exemple afficher, sur chaque province, les ressources, le type de population, le terrain, le climat, la végétation, le niveau de rébellion, la capacité portuaire, l'alphabétisation, la langue, la sphère d'influence culturelle. Ébouriffant.

Automatic for the people

Les développeurs de Paradox ont bien senti que leur simulation historique était aux limites de ce que nous pouvions raisonnablement gérer. Ils ont donc programmé tout un système d'automatisation qui vous permet de déléguer des pans de jeu entiers à l'intelligence artificielle. Je trouve ça un peu triste. C'est comme si on me disait : « On a codé un truc, on s'est rendu compte que c'était imbitable, du coup, vous pouvez appuyer sur un bouton pour ne plus avoir à vous en préoccuper. » Lorsque je paye un jeu 60 €, je n'ai pas envie que ce soit l'IA qui y joue à ma place.

Cela dit, le système fonctionne. Le tutoriel conseille même, pour les premières parties, d'automatiser les taxes, la production et le commerce (soit une bonne moitié du jeu). Cela évite de sombrer dans un gouffre de micromanagement, au prix de quelques frustrations – par exemple, lorsque l'IA décide de construire dix bâtiments d'un coup en siphonnant toutes les économies que vous aviez faites en prévision d'une guerre.

Qu'est-ce que le Tiers-État ?

Et ça ne s'arrête pas là, ma bonne dame. Vous voulez de la simulation politique ? Vous allez en avoir, avec un luxe de détails délirant. La population, modélisée à l'habitant près, est désormais divisée en plusieurs ordres (noblesse, bourgeoisie, paysannerie et quelques variantes locales), avec chacun leur religion, leur culture, leurs ambitions, leurs orientations géopolitiques. Il faut surveiller en permanence leur niveau de satisfaction, leur fiscalité, leurs besoins économiques, les apaiser (ou les énerver) à coups de privilèges pour gagner des bonus sur un nombre hallucinant de paramètres.

Europa Universalis V est un monstre de complexité.

Rajoutez à cela un système de Parlement, des centaines de lois pour orienter onze valeurs sociétales, des options diplomatiques foisonnantes, un arbre technologique dantesque divisé en cinq périodes, une pelletée d'autres sous-systèmes enfouis sous deux ou trois couches d'onglets (exploration, colonisation, gestion, de l'influence culturelle, des œuvres d'art...) et vous voyez où je veux en venir. Europa Universalis V est un monstre de complexité.

Mon royaume pour un manuel de 300 pages

Tout cela, bien sûr, se paye en heures d'apprentissage. Et il faut s'accrocher. L'interface labyrinthique peine à présenter la quantité astronomique d'informations nécessaires à la compréhension du jeu. D'incessantes alertes et pop-up exigent de prendre des tonnes de décisions microscopiques pour modifier des fractions de pourcentage sur un paramètre obscur, dont il faut saisir l'importance (ou l'inutilité) en lisant des kilomètres de texte nichés dans des cascades d'infobulles. Sans vrais tutoriels – ceux proposés en début de partie, comme les Missions, restent superficiels – ni manuel de jeu, la courbe d'apprentissage est un chemin de croix.

Plus gros, plus grand, plus détaillé que l'épisode précédent, sans être révolutionnaire.

Cours et ne te retourne pas

Je vous vois arriver, oui, vous, le néophyte total, qui se dit que cet Europa Universalis V serait peut-être l'occasion de découvrir ces fameux « jeux à la Paradox » dont je vous rebats les oreilles depuis des années. Mon conseil : fuyez. Le jeu est bien trop complexe pour un débutant et vous écœurera rapidement. Si vous voulez vous mettre à la grande stratégie façon Paradox, commencez plutôt par les versions « vanilla » (sans aucun DLC) de titres plus abordables comme Crusader Kings III, Hearts of Iron IV ou Stellaris.

Au bout de l'effort, il y a un Europa Universalis plus gros, plus grand, plus détaillé que l'épisode précédent, sans être révolutionnaire. Cela reste un bon jeu de stratégie, avec toutes les qualités qui ont fait le succès de la franchise, mais aussi ses défauts habituels : d'inévitables bugs mineurs, des soucis de rythme et d'équilibrage pour certains pays (c'est plus ou moins flagrant selon la période historique), une IA pour l'instant très passive, peut-être dépassée par la complexité de la simulation, et une partie militaire qui reste basique. Il faut aussi noter que le jeu démarre en 1337 (au lieu de 1444 pour EU4), ce qui retarde d'un siècle la colonisation du Nouveau Monde – la période que j'ai toujours préférée –, et rallonge inutilement la campagne. Je vous avouerai enfin qu'après avoir connu les délices des relations humaines dans Crusader Kings III, Europa Universalis paraît un peu froid, désincarné, impersonnel.
Pas de miracle : même si on sent qu'il y a eu du boulot sur l'interface, il faut beaucoup de pratique avant d'être à l'aise dans ses menus et ses onglets dégoulinants de chiffres et d'icônes.

Par des spécialistes, pour des spécialistes

Il faut reconnaître à Paradox une qualité : ils n'ont fait aucune concession. Ils ont donné à leurs fans les plus acharnés tout ce qu'ils voulaient, à savoir une feuille Excel trois ou quatre fois plus massive que celle de l'épisode précédent. Je salue la somme de boulot qui a été nécessaire pour mettre au point une simulation historique aussi profonde, tout en regrettant une certaine absence de choix. Là où les autres franchises de Paradox ont focalisé leur gameplay (gestion dynastique pour Crusader Kings III, économie pour Victoria 3, stratégie militaire pour Hearts of Iron IV), Europa Universalis V est parti dans toutes les directions, au détriment du rythme (lent, à cause de tout ce qu'il faut gérer) et de l'accessibilité.

Fallait-il donc vraiment multiplier par dix le nombre de provinces dans chaque pays ? signaler le moindre pet de travers d'un paysan ottoman ou d'un noble norvégien ? modéliser l'économie jusqu'à fournir le bilan comptable de chaque four à goudron installé sur la planète ? « Bien sûr que oui ! », me diront les vétérans de la série. Même si je fais partie de ce groupe de sociopathes, et que je vais continuer à me faire du mal sur Europa Universalis V dans les prochaines années, je dois avouer que le curseur a parfois été poussé un peu loin.

Notre avis

ackboo le 3 novembre 2025

| Modifié le le 16 janvier 2026

Europa Universalis V est un bac à sable historique monumental, incroyablement ambitieux, qui se perd parfois dans sa propre complexité. Les gros obsédés de la franchise trouveront, comme d'habitude, le courage d'y investir le temps déraisonnable nécessaire à son apprentissage et à l'achèvement d'une campagne. Pour le reste de l'humanité, ce jeu trop gras sera, plus que n'importe quelle autre production Paradox, aussi indigeste qu'une raclette en plein mois d'août.