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Genre : narratif, puzzle, expérience pas très catholique
Développeur : Odd Meter (Russe, exilé au Kazakhstan)
Éditeur : 11 bit studios
Plateformes dispo : Windows, PS5, Xbox Series
Plateforme test : Windows
Téléchargement : 50 Go
Date de sortie : 02/05/2023
Langues : russe, anglais, français. Mettez en Russe.
Prix : 25 € (dont une partie reversée à l’aide aux enfants d’Ukraine)
On y incarne une jeune nonne russe nommée Indika, quelque part au XIXe siècle, bref, du très classique, déjà vu mille fois. Combien de jeux dans votre backlog Steam proposent un questionnement sur la foi, l’orthodoxie slave et un bras putréfié ? Des centaines, je présume. Aucun ? Ah bon, vous me surprenez.

Couvent en emporte le vent

Indika donc, se morfond dans un monastère où toutes ses congénères la détestent et la rudoient. Elle y meurt d’ennui à petit feu, a des visions UN PEU troublantes (qui n’a jamais imaginé une version miniature de la mère supérieure en robe et bonnet de nuit, sortant de sa bouche en plein office, je vous le demande) et se pose des questions sur son « choix » de carrière, à moins que ce soit le diable qui lui parle constamment ? Le jeu, pourtant, enchaîne sur une séquence d’action pure et explosive : remplir et re-remplir un seau d’eau au puits, à moitié gelé par la neige, pour cuire les patates de la cantine.

Au moins, on y gagne des points, dans un arbre de compétences absurde. Honte 2, Culpabilité 3, que choisir entre gagner 2 points dont on ignore le sens ou un multiplicateur de 1,2 qui servira pour… quelque chose sans doute ? Déjà, le jeu annonce qu’il se moque d’être un jeu vidéo. Pas d’en utiliser le médium et ses codes, bien au contraire, mais pour s’en emparer au service du non-sens. Ce que l’on fait par habitude dans un jeu, respecter ses instructions en espérant une récompense, semble ici vain. Tiens tiens…
La motion capture du visage d'Indika, fabuleuse, ne vise qu'à montrer ses yeux fuyants. Même sans rien dire, elle s'excuse.

Who let the dogme out ?

Mais j’ai obéi, bien fait, bien respecté le commandement sans moufter, et tout ça pour un laconique : « Ne perds pas ton temps à récolter des points, ils ne valent rien. » Je vais pourtant continuer de collecter des piécettes, chaque fois que le jeu me le proposera dans des flashbacks en forme de mini-jeux en pixel art, allumer toutes les bougies et prier ou récupérer des icônes religieuses qui traînent çà et là. Pourquoi je continue, par habitude ? par espoir que cela se révèle indispensable à la fin ? La fin en question sera abrupte, sèche, certains la trouveront bâclée. Pour moi, elle est parfaite.

Une usine d’esturgeons où les poissons finissent par avoir la taille de baleines et les boîtes de caviar celle d’enrouleurs de câble industriels ? Tout est normal, circulez.

Indika, elle, voit pourtant l’aventure avec un grand « A » se profiler, une mission de la plus haute importance, une quête, un voyage : livrer une lettre à un autre monastère. Un périple lent à travers la cambrousse russe, la neige et le monochrome permanent, les ruines et les environnements qui semblent créés par un mélange d’Escher et de Dali biberonné à la vodka. Une base réaliste (le studio est à l’origine un cabinet d’architecture), régulièrement déformée par un angle de caméra, des proportions qui dérapent, des échelles sans queue ni tête. Et sans que jamais aucun protagoniste ne le fasse remarquer. Une usine d’esturgeons où les poissons finissent par avoir la taille de baleines et les boîtes de caviar celle d’enrouleurs de câble industriels ? Tout est normal, circulez.

Le culte entre deux chaises

Rapidement, la destination change, et la solitude laisse la place à un binôme avec Ilya, un prisonnier évadé convaincu que Dieu lui parle et qu’il doit aller prier le kudets, une relique sacrée, pour guérir son petit bobo. Oh, trois fois rien, un bras nécrosé qui aurait dû être amputé depuis longtemps. C’est amusant d’ailleurs, la voix de Dieu s’est tue depuis qu’Indika lui administre un antibiotique. Mais il croit, il sait, il a la foi. Autant qu’Indika a des doutes.

Il faut dire que le diable – ou son diable – est taquin et convaincant lorsqu’il lui demande, par exemple, comment évaluer l’échelle des péchés. Combien un facteur peut-il égarer ou lire de lettres qui ne lui sont pas adressées avant que cela n'équivale à un meurtre ? Ils ne vont cesser de causer ensemble d’ailleurs, et débattre de logique, d’âmes, de l’existence même d’un Bien et d’un Mal, pendant que le joueur résout de petits puzzles spatiaux ou des phases de plateforme d’une simplicité désarmante pour s’occuper. Oh, il y a bien quelques moments pénibles de die & retry, mais c’est sans doute une épreuve de Dieu. Et quand une bonne idée de gameplay émerge – la distorsion de l’espace pour des puzzles alternant prière et phase de doute d’Indika –, c’est pour n’être utilisé que deux fois en tout. INDIKA se fout d’être un jeu.
Oui, c'est le même jeu.

On rigole à glagla

Mais sur le fond, il est bien ce qu’il promettait : un discours sur un aspect de la culture russe, l’obéissance, la patience, la capacité à résister à la souffrance sans trop de questionnement superflu, la culpabilité et la peur de Dieu. Est-ce une force ou – comme le jeu veut le montrer – une servitude ? Le clergé orthodoxe est-il un pilier ou un outil au service d’autres desseins ? C’est ce que j’attendais et je ne suis pas déçu, tant l’écriture est bonne, l’ambiance extraordinairement unique et la mise en scène sous champignons hallucinogènes. Ce que j’anticipais moins, c’est découvrir à quel point l’humour russe est formidable. Tout y est dramatique, et tout y est traité avec un tragi-comique délicieux.

J’ai plus lu Oui-Oui que Da-Da dans ma jeunesse, et je le regrette désormais. Rien ne porte d’espoir dans les quatre ou cinq heures de jeu, rien. Pourtant j’ai ri ou souri plus de fois que de raison devant le traitement des situations, l’absurdité des personnages croisés. De la course-poursuite la plus lente du monde, sur une bicyclette alimentée par un moteur à vapeur et poursuivie par un soldat anxieux et malhabile comme un Stormtrooper, à une scène de tension sexuelle entre Indika et Ilya sabordée par une réplique terrible, mais hilarante, rien n’est jamais attendu. Voyez la discussion entre deux gardes au sujet d’un espoir de miracle :

« C’est marrant, ils viennent plus pour les jambes d’habitude.
Et elles repoussent ?
C’est plus compliqué que ça. »

Notre avis

Perco le 17 mai 2024
J’ai passé un excellent moment. Terrible, pénible, drôle et passionnant. Pourtant, si un lecteur me revenait circonspect en disant « Mais… mais c’est de la merde ! On joue à peine, c’est plutôt sans intérêt manette en main et c’est tellement bizarre que je n’y suis pas du tout entré », je comprendrais. Moi je veux plus de jeux comme cela, plus d’expérimentations hors du cadre tant qu’elles restent aussi fascinantes. Spassiba.
необъяснимый/10