Le temps, me dit l'une des nombreuses définitions du dictionnaire Larousse, est une « notion fondamentale conçue comme un milieu infini dans lequel se succèdent les événements ». Alors c'est très intéressant, mais que fait-on, comment fait-on j'ai envie de dire, dans le cas d'une boucle temporelle où les événements ne se succèdent plus mais se superposent ? Est-ce qu'on n'aurait pas, finalement, cassé le temps ?

C'est l'histoire d'une petite grenouille (ou un petit canard, ou un mélange entre les deux, ce n’est pas bien clair, on va l’appeler Dylan ce sera plus simple) qui habite dans une petite maison, qui a un petit chien, un petit jardin, le tout à proximité de la mer, et un matin alors qu'il fait beau, Dylan baguenaude sur la plage et trouve une épée et... ah zut, le temps s'est écoulé. Bref, c'est l'histoire de Dylan dans sa maison avec un chien et un jardin près de la mer, qui un matin sort pour se balader un peu, profiter du beau temps, explorer les alentours, et découvre un potager... Hop, trop tard. Donc Dylan sort de sa maison, explore un peu, à l'ouest un potager, super, au sud du soleil et des crabes et... ah zut, les crabes ça tue. OK, on recommence. On sort, on visite, au nord c'est bloqué par des laitues, à l'est par une rivière, au sud les crabes, tant pis, il va falloir se servir de l’épée et paf les crabes. Ça ne sert à rien mais ça libère, et de toute façon il est trop tard et Dylan remeurt. Et réapparaît, ressort, coupe les laitues autour de la maison, découvre un chemin au nord, un autre à l’ouest, hésite, trop tard. Hop, réapparition et direction l’ouest. Ça alors, un bar ! Et en plus le tenancier veut qu'on bute des crabes, que demander de plus ?

Dylan contre le terrible fantôme de l’oasis, une aventure à grande vitesse.

Toutes les soixante secondes, ou à chaque décès, on réapparaît et le monde reprend son état initial.

Secondes de choc.

Voici, en quelques signes, la première demi-douzaine de minutes de Minit, qui comme son nom l'indique presque, se joue minute par minute. Concrètement, qu'est-ce que ça veut dire ? Que toutes les soixante secondes, ou à chaque décès violent, on réapparaît dans son lieu d'habitation favori et que le monde reprend son état initial. Un jour sans fin mais avec une minute, en fin de compte. Ça ne signifie pas pour autant que vos progrès sont annulés à chaque fois : si les laitues repoussent mystérieusement, les objets (l'épée, le café pour pousser des caisses, la lanterne pour y voir dans les souterrains...) restent débloqués pour toujours une fois qu'on les a obtenus. C'est ce qui crée le rythme de Minit : on se balade, on essaye de voir ce qu'on peut faire, on discute avec un ouvrier en galère, on meurt, on recommence, on combat quelques brigands, on tombe sur un nouvel objet qui débloque de nouvelles possibilités, on meurt, et on revisite tout ce qu'on peut en voyant si nos nouvelles compétences changent quelque chose et ouvrent de nouveaux passages.

À fond les minutes.

Et de fait, il y a toujours de quoi s'occuper. Les personnages sont peu nombreux, certes, mais la plupart ont une mission à vous filer, ou au moins une ligne de dialogue qui mérite qu'on s'y arrête (tout l'univers de Minit tourne autour d'une mystérieuse usine d'épées maudites et de son horrible patron, qui pollue les alentours et contre lequel les ouvriers fomentent une révolte). Le monde de Minit n'est pas bien grand, mais il a été densément rempli de secrets à trouver, d'objets à débloquer, de missions à remplir et de raccourcis à découvrir. Chaque changement, chaque ajout à vos compétences de base entraîne une cascade de possibilités : puisqu'on peut désormais aller là, on peut aussi résoudre le puzzle qu'on savait se trouver sur l'écran d'à côté, et on imagine qu'on doit aussi pouvoir buter les piègeux serpents du tunnel, et tant qu'à faire on va aussi créer un raccourci au passage. Lequel permettra de gagner de précieuses secondes pour les déplacements des prochaines vies, et ainsi de suite. En quelque sorte, on revisite perpétuellement le monde car la perspective du joueur change presque à chaque vie : ce qui était un obstacle quelques minutes plus tôt peut devenir une route ou un raccourci. Minit parvient à donner un vrai sentiment d'appropriation du territoire, que l'on parcourt en tous sens et que l'on connaît bientôt dans ses moindres recoins.

Au temps pour moi.

Mais le coup de génie de Minit, c'est justement la limite de temps imposée par son titre : puisque toutes les vies ont la même durée, toutes les actions ont le même coût, c'est-à-dire à peu près aucun. En égalisant tout, Minit fait disparaître tout risque et se transforme en balade. Rythmée par la mort, certes, mais une balade tout de même. L'échec n'existe plus vraiment, ne reste plus que le plaisir de la découverte et de la réussite quand on parvient à accomplir dans les temps son objectif du moment. On peut essayer tout ce qu'on veut et tant qu'on veut (et le jeu l'encourage, c'est évidemment ainsi et pas en suivant la quête principale qu'on trouve la plupart des secrets), quoi qu'il arrive rien n'est (par définition) à plus d'une minute d'un point de réapparition. En ce sens, la contrainte qu'imposent les développeurs est libératrice pour le joueur, qui n'a pas le temps de se perdre dans le monde et doit à chaque renaissance choisir exactement ce qu'il veut et doit faire dans l'immédiat. Ou ne pas faire, s'il préfère juste prendre une minute pour discuter avec les copains et arroser un peu le jardin.

Who's who

Un coup d'œil aux développeurs de Minit donne l'impression de découvrir un supergroupe qui regroupe quelques stars réunies pour une production, comme cela arrive parfois chez les musiciens. Ici, on retrouve donc par exemple Dominik Johann (illustrateur qui avait déjà bossé sur Hotline Miami 2 et Dr. Langeskov, the tiger, and the terribly cursed emerald : a whirlwind heist) et Kitty Calis (qui a bossé sur Action Henk et Horizon : Zero Dawn), mais aussi Jan Willem Nijman, soit la moitié du studio Vlambeer (Nuclear Throne, Luftrausers...) et Jukio Kallio, le compositeur attitré des productions Vlambeer. Pas étonnant avec une telle équipe que Minit soit si agréable.

Minit | Notre avis : 8

| Modifié le 5 mai 2021
Petit mais costaud, dense mais généreux, Minit ne paye pas de mine avec ses graphismes en gros pixels noirs et blancs, mais il est passionnant à explorer. Un conseil tout de même : mieux vaut y jouer par petites doses, le savourer par tranches de cinq ou dix minutes (et autant de vies) plutôt que de tenter de tout ingurgiter dès le début.
Dylan contre le terrible fantôme de l’oasis, une aventure à grande vitesse.