Je ne sais pas si vous savez, moi en tout cas je l’ignorais jusqu’au mois dernier, mais les émojis Unicode peuvent être combinés à l’aide d’opérateurs arithmétiques. Par exemple, homme + balance = juge. Femme + école = institutrice. Drapeau + arc-en-ciel = rainbow flag. L’idée est tellement bonne que je propose qu’on l’utilise immédiatement afin d’établir une classification scientifique des jeux vidéo. On pourrait commencer par l’équation suivante, dont j’ai découvert l’existence en jouant à Smoke and Sacrifice : Don’t Starve − monde ouvert = Zelda.

La vie est rarement facile pour les mères célibataires, alors imaginez quand, en plus d’être seule avec un gosse, on habite un village paumé au milieu de nulle part, cerné à perte de vue par des plaines gelées peuplées de monstres géants. Attendez, ce n’est pas fini ! Pour sauver les habitants du hameau des neiges éternelles, les prêtres du dieu Soleil, dont la réflexion à long terme n’est pas le point fort, ont décidé de sacrifier les enfants à l’aide d’un rayon désintégrateur. C’est ainsi qu’un matin d’hiver (car c’est toujours l’hiver), le fils de Sachi, l’héroïne de Smoke and Sacrifice, est réduit en cendres sous les yeux embués de larmes de sa mère. Tout du moins c’est ce qu’elle croit, pendant des années. Car un beau jour, le dieu Soleil cesse d’accorder sa protection au village de Sochi. Profitant du chaos provoqué par l’entrée de la glace et des monstres dans l’enceinte jusqu’ici protégée, et encouragée par un étrange visiteur masqué, notre mère-courage infiltre le temple où sont pratiqués les sacrifices humains et active la machine censée avoir mis à mort son fils. Loin d’être atomisée, Sochi se retrouve transportée dans un étrange monde souterrain assez semblable à la région parisienne, puisqu’il est peuplé de créatures étranges et que l’atmosphère y est régulièrement saturée d’une fumée noire et toxique. Son fils serait-il encore vivant ? C’est ce que Sochi, et vous-même, allez devoir découvrir.

À la fin de Smoke and Sacrifice, vous aurez consacré tellement de temps à la gestion de l’inventaire que vous pourrez prétendre à une équivalence BTS logistique et magasinage.

La Klei des songes.

Impossible, devant Smoke and Sacrifice, de ne pas penser à Don’t Starve. Bien que les personnages façon paper doll, et surtout leurs visages, tiennent plus d’Angela AnacondaNote : 1 que des crayonnés façon Klei Entertainment, les ressemblances sont trop nombreuses, tant au niveau du style visuel que du gameplay, pour ne pas y penser. Exploration d’un monde mystérieux divisé en biomes (marais, glace, ville...) chacun peuplé de sa propre faune, importance cruciale du cycle jour-nuit, nécessité de récupérer des ressources et de fabriquer de quoi survivre et s’équiper... On croise même des créatures porcines et anthropomorphes, c’est dire. Principale différence, mais de taille : contrairement à celui où a été exilé Maxwell, la géographie du monde qu’explore Sochi est statique, et la progression au sein de celui-ci plus ou moins linéaire. Seul son écosystème est totalement dynamique.

Note 1 : Si vous n’avez jamais vu ce dessin animé, estimez-vous heureux, c’est autant d’années de cauchemars et de psychothérapie en moins.

Il y a de l’éco.

Et ça, pour être dynamique, il l’est. Certains champignons ne peuvent être cueillis que la nuit (enfin, pendant les « heures enfumées » qui font office de nuit), période durant laquelle certains ennemis changent de comportement et lâchent un butin différent ; les créatures se reproduisent, ont des aliments préférés, ce qui nous donne l’occasion de confectionner des appâts pour les capturer ; une plante, que l’on peut déraciner et replanter à loisir, se met à briller lorsqu’une luciole s’y glisse, permettant au joueur d’installer des lampadaires de fortune... Découvrir toutes ces combinaisons vous prendra un certain temps. Peu à peu, en écoutant les conseils des nombreux PNJ qui peuplent Smoke and Sacrifice, on apprend par exemple qu’il faut assommer les monstres de glace avec un marteau pour les empêcher de s’enfuir, ou que les nids de guêpes doivent être enfumés avant de pouvoir s’en approcher sans se faire piquer. Chaque leçon nous rend davantage maîtres d’un monde jusque-là hostile.

Nature morte.

« Eh, mais tu viens de nous spoiler la découverte de l’écosytème ! » Mais non les amis. Smoke and Sacrifice, je vous le disais plus haut, n’est pas un open world mais un jeu dans lequel on progresse graduellement. Pas d’expérimentation personnelle possible, le jeu ne vous donnera accès à un nouvel objet que lorsque vous en aurez besoin pour avancer, et vous dira immédiatement quoi faire avec, le tout au sein d’une progression très linéaire. Vous obtiendrez ainsi des chaussures fourrées pour vous protéger du froid (et accéder à de nouvelles zones), puis des chaussures en caoutchouc pour marcher sur des secteurs électrifiés, puis des chaussures ignifugées... Comme dans un metroidvania, chaque objet n’est finalement là que pour donner accès à une nouvelle région du monde. Notez que ce n’est pas, en soi, un défaut. Smoke and Sacrifice est beau (mention spéciale à l’ambiance sonore, très réussie), ses combats pas passionnants mais tolérables et son univers assez étrange pour qu’on ait envie de l’explorer, qu’on connaisse de grands moments de jubilation quand, comme dans un Zelda, on gagne accès à une nouvelle zone, ou bien au marteau ou à la pelle qui va nous permettre de récupérer les objets restés jusque-là inaccessibles dans les secteurs déjà explorés.

Le crafting, tu l’aimes ou tu l’en kit.

Sauf qu’ici, le marteau et la pelle, il va falloir les fabriquer. Les relations entre ressources et produit fini, simples au début, virent à la corvée au bout de quelques heures, quand un énième PNJ nous envoie encore dans une quête Fedex à tiroirs, et nous balance quelque chose comme « pour fabriquer ces chaussons qui te donneront accès à la zone où tu dois aller, tu dois faire cuire la sève de ce cactus, mais il est impossible à découper donc tu dois d’abord le geler avec des bombes de glace que tu peux fabriquer grâce au liquide que tu vas extraire d’un spectre avec une trayeuse mais pour ça tu dois d’abord fabriquer une trayeuse et des bombes à éclair pour assommer ledit spectre ». Cet exemple est authentique. Et l’originalité, la poésie, l’étrange beauté de Smoke and Sacrifice finissent par passer au second plan, ensevelis sous ces longues minutes passées à amasser des ingrédients et à réaliser de la gestion d’inventaire.

Smoke and Sacrifice | Notre avis : 6

| Modifié le 5 mai 2021
Smoke and Sacrifice, comme Frank Ribéry avant lui, est sauvé par sa beauté. Ses graphismes léchés, son ambiance sonore très réussie, et le plaisir que l’on prend à découvrir son univers étrange et mystérieux parviennent presque à faire oublier ses combats moyens et sa répétitivité. Mais malheureusement pas l’omniprésence d’un système de crafting qui alourdit inutilement la moindre action.
À la fin de Smoke and Sacrifice, vous aurez consacré tellement de temps à la gestion de l’inventaire que vous pourrez prétendre à une équivalence BTS logistique et magasinage.