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Genre : point & click
Développeur : Humongous (États-Unis)
Éditeur : Humongous, Infogrames, Ubisoft
Date de sortie : sept épisodes sortis entre 1994 et 2001
De Maniac Mansion (1987) à The Secret of Monkey Island (1990), on connaît le prestigieux sillage de Ron Gilbert chez LucasArts. En revanche, les jeux du très prolifique studio qu’il cocréa ensuite semblent moins présents dans notre mémoire commune de joueurs et joueuses (ou, du moins, dans les médias spécialisés). On parle pourtant de dizaines de titres, de centaines de milliers d’exemplaires vendus pour autant d’enfances bercées, entre 1992 et le début des années 2000. L’héroïne du point & click de mes 8 ans, Freddi Fish, ou Marine Malice, est la plus fière représentante de cette période. Allons, enfants oubliés de Windows 95 ou 98, et plongeons dans le passé pour rendre à Marine la postérité qu’elle mérite.

Ne pas prendre un enfant par la main.

En 2013, lors d’une conférence à la PAX, Ron Gilbert raconte comment il a un jour observé un enfant de 5 ans essayant de jouer à Monkey Island : « Il ne pouvait pas lire les verbes en bas de l’écran. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était bouger la souris, cliquer, et voir ce qu’il se passait. Il n’avançait pas dans l’histoire, n’avait aucune idée de ce qui se passait, mais il était complètement absorbé. » Face à ce loupiot paumé (et peut-être toujours bloqué devant son Amiga 500 à l’heure où j’écris ces lignes), c’est l'épiphanie : « Et si je faisais des jeux pour les enfants ? Pas des jeux idiots, ni de pauvres jeux éducatifs, mais de vrais jeux d’aventure, simplifiés. » C’est ainsi que, en 1992, lui et Shelley Day (productrice sur Monkey Island 2, entre autres) ont quitté LucasArts pour fonder un studio dédié aux jeux pour minots. Humongous Entertainment était né.

Le casting vocal de la version française ne se refuse rien : Brigitte Lecordier (Son Goku) double Marine, et Roger Carel (Astérix), Luther.

Hit Marine.

Leur premier héros, imaginé par Day, débarque l’année même sur les linéaires : un cabriolet violet nommé Pouce-Pouce. Le succès est au rendez-vous et une quinzaine d’épisodes suivront. Mais, de l’aveu même de Gilbert, ce n’est qu’en 1994 que le studio explose réellement, avec un hit commercial et critique : Marine Malice et le mystère des graines d’algues. « Ça a véritablement été l'énorme carton qui a mis Humongous sur le devant de la scène. Nous étions désormais reconnus pour la qualité artistique de nos animations. » Pourtant, comme son prédécesseur Pouce-Pouce, Marine Malice avait initialement été conçu comme un jeu MS-DOS, et donc fait de bons vieux gros pixels similaires à ceux du premier Monkey Island. Avant qu’une anecdote décisive, suivie de beaucoup de travail dans l’urgence, ne vienne retourner la table.

Un point & click toujours frais en 2023.

L'’heure est grave sous l’océan. On a volé le sac de graines d’algues de mamie, la famine guette. Heureusement, Marine, poisson jaune et serviable, va mener l’enquête, avec son compère vert et dissipé, Luther. Les deux amis ondulent d’un tableau à l’autre, dans un sillon de bulles. Les décors absolument magnifiques, peints à la main, fourmillent (berniquent ?) d’animations cachées, à déclencher d’un clic, et qui font de chaque scène un véritable coffre à jouets. Ici, une algue se déplie en musique, là, une sardine prend sa douche. Si vous cherchez un jeu qui fasse s'ébahir votre progéniture, foncez. Et puis, à voir les tronches des bestioles, vous n’êtes franchement pas à l’abri de laisser échapper un « Pprrfftt huhu » d’adulte responsable.

« Marine Malice porte les capacités du PC dans une autre dimension. » Bill Gates, 1994

Dessein animé.

Alors en plein développement de Freddi Fish, Ron Gilbert assiste à une conférence. Un des intervenants, également producteur de jeux pour enfants, montre son travail. De ce qu’il faut bien appeler un concurrent direct, Gilbert ne se souvient pas du nom. Pourtant, ce qu’il a vu l’a fortement marqué : « Tout était dessiné sur papier, puis scanné, comme dans l’animation traditionnelle. C’était éblouissant. C’était des pixels, mais des pixels sexy. » Saisi par tant de beauté, il panique : « En un instant, tout notre travail était dépassé. J’ai demandé à l’équipe artistique si nous pouvions faire la même chose. Nous avons balancé tout ce que nous avions fait jusque-là, et tout recommencé depuis le début. » Il faut croire que ça en valait la peine. En 1994, sur la scène de l’un des plus gros salons informatiques de l’époque, Bill Gates invoque Marine Malice en gage des promesses du turfu technologique : « En termes de graphismes et d’animation, il porte les capacités du PC dans une autre dimension. » Oui, j’ai Bilou de mon côté pour plaider l’importance de ce jeu. Et le quart de million de ventes atteint en 1999 pour ce premier épisode (sur cinq).

À mon tour, pour finir, de raconter une anecdote : j’ai réalisé, aujourd’hui seulement, que Marine était une fille. C’est que Tami Borowick, coproductrice, avait une vision plutôt avant-gardiste pour l'époque. Elle raconte au site LucasDelirium : « Nous sommes avant Lara Croft, l’industrie pensait que les garçons ne voudraient pas jouer une fille. » Arrivée sur le projet après la phase d’écriture, elle fait changer le genre du personnage… puis grince des dents devant le nouveau script : « Freddi portait désormais du rouge à lèvres, un sac à main, et avait soudainement peur de sauter de trop haut. Ce que le personnage masculin initial faisait sans souci. » Sous l’impulsion de Tami, Freddi prend son apparence finale, plus androgyne, et garde sa vaillance. De fait, gamin, si on m’avait demandé si elle était un garçon ou une fille, j’aurais probablement répondu : « Euh, c’est… un poisson ?! », sans quitter l’écran des yeux, de peur de foirer mon lancer de méduse.
Un jour, Ron Gilbert a écrit sur son blog : « Dans ma carrière, j’ai deux grandes fiertés. L’une est Monkey Island, l’autre est Humongous Entertainment. » Si, sur chaque île, il y a un nostalgique de Guybrush Threepwood, il y a, sous chaque vague, un enfant de Marine Malice.