Ça y est. Le 20 mars, Vivendi a décidé d'abandonner sa tentative de rachat d'Ubisoft. Ivan Le Fou vous raconte plus en détail cette conclusion peu explosive mais attendue. Cela dit, il ne s'agit que du dernier acte d'un feuilleton qui a commencé fin 2015, à l’époque où nous attendions Assassin’s Creed Syndicate, en un temps où nous étions jeunes et naïfs. Avec Maria Kalash.

Tout commence le mercredi 14 octobre 2015, il est 18 heures tapantes, il fait humide et lourd mais il ne pleut pas encore (ce sera pour un peu plus tard dans la soirée). Quand soudain, ding-ding-ding, un bref communiqué de presse apparaît dans les boîtes mail des journalistes de la planète entière : Vivendi annonce, « dans le cadre du placement de ses liquidités » (autant dire de la petite monnaie), avoir pris 6,6 % d’Ubisoft et 6,2 % de Gameloft, pour un montant de respectivement 140,3 millions d’euros et 19,7 millions d’euros. Sacrées liquidités, tout de même. Tout d’un coup, c’est le branle-bas de combat chez les deux éditeurs de jeux vidéo, tous deux créés, possédés et dirigés par des membres de la famille Guillemot. Le soir même, les deux entreprises disent vouloir « rester indépendantes », et le lendemain Yves Guillemot, patron d’Ubi, assure ses salariés qu’il fera tout pour contrer l’ogre Vivendi. C’est que le groupe de médias (qui a un temps possédé Activision-Blizzard, mais c’était sous une autre direction) a mauvaise presse : l’industriel Vincent Bolloré en a pris le contrôle et gère la barque sans prendre de gantsNote : 1. Vivendi et Bolloré font d’autant plus peur que la situation des Guillemot n’est pas ultra stable : si elle a bien le contrôle total d’Ubisoft et Gameloft, la fratrie bretonne n’en possède plus qu’une partie, un peu moins de dix pourcents pour Ubi à l’époque.

Note 1 : On recommande chaleureusement la lecture de la série « L’Empire » sur le site LesJours.fr, où l’on peut suivre le désossement systématique de Canal+ et iTélé par Bolloré et ses équipes.

Pas mécontent après l’annonce du départ de Vivendi, Yves Guillemot a été jusqu’à payer pour mettre en avant son message sur Facebook. 

Pour Vivendi, investir dans Ubisoft relève d’une « vision stratégique de convergence opérationnelle ».

Course de pourcents.

Et dix pourcents, Vivendi les dépasse aisément une semaine plus tard, le 22 octobre, avant de déclarer « ne pas écarter (...) le projet d’une prise de contrôle d’Ubisoft et de Gameloft ». Il ne s’agit plus là de « placement de ses liquidités » mais d’une « vision stratégique de convergence opérationnelle » (bingo). Durant les mois suivants, Vivendi grignote rapidement le capital de Gameloft et plus doucement celui d’Ubi (l’un des deux a l’avantage de coûter beaucoup moins cher). Le 18 février, Vivendi, qui possède déjà plus du quart de Gameloft, lance une offre publique d’achat (OPA, une procédure qui permet de proposer le rachat des actions restantes à prix fixe et dans un délai défini à l’avance) pour récupérer le reste. Le choix de la date n’était pas anodin, puisque c’était la veille du « jour des investisseurs » organisé par Ubisoft pour présenter sa stratégie à long terme et convaincre son actionnariat de s’aligner sur la direction actuelle, les Guillemot, plutôt que Bolloré. Fin février, imperturbable, Vivendi atteint les 15 % d’Ubisoft, tandis qu’Ubisoft lance une grande opération de communication dans la presse mais aussi auprès du public : au fil des mois, on verra des salariés avec des t-shirts ou des badges « I belYves » ou « we are Ubisoft », ou bien publier des vidéos de soutien et créer des hashtags… C’est un peu ridicule, mais ça fait parler.

Les bureaux (désormais fermés) de Gameloft à New York en 2009. Photo CC BY Blake Patterson

Le 20 mars 2018, Vivendi a annoncé vouloir revendre l’intégralité de ses parts d’Ubisoft pour 2 milliards d’euros.

Dans la colère du temps.

Et chez Gameloft, dont Vivendi prend le contrôle fin mai (la direction précédente, y compris Michel Guillemot qui dirigeait la boîte depuis le début, fait ses cartons dans la foulée) après avoir aisément réussi son OPA, ils sont où, les salariés ? Un cynique vous dirait que les Guillemot ont vu en Gameloft un fusible à faire sauter, un joujou pour occuper Vivendi pendant qu’Ubisoft se renforçait, et qu’ils n’ont donc pas pris la peine d’organiser une résistance. En réalité, Gameloft aurait probablement eu beaucoup de mal à recruter des soutiens parmi ses employés. Quand nous avons lancé un appel à témoignages en décembre, dans le cadre de notre enquête menée avec Mediapart sur les conditions de travail dans l’industrie du jeu vidéo, nous n’avons pas été étonnés de recevoir de très nombreuses réponses d’employés (actuels ou passés, de tous les studios français et de plusieurs autres à travers le monde) d’Ubisoft, puisqu’il s’agit après tout de la plus grosse boîte de jeu vidéo francophone. Ce qui nous a surpris, en revanche, c’est le nombre de réponses venant de chez Gameloft, et particulièrement du Gameloft d’avant Vivendi. Game designers, graphistes, producteurs, programmeurs, du pôle parisien et d’autres studios partout dans le monde, des gens de tous les profils et tous les horizons nous ont répondu. Et le portrait qu’ils ont dressé de leur passage par Gameloft (où la plupart ne sont pas restés plus de deux ans) n’avait rien de glorieux.

Pendant qu’il mettait en avant son combat pour la créativité et l’indépendance, Ubisoft a aussi racheté en septembre 2016 Ketchapp, éditeur de jeux mobiles connu pour euh… comment dire ça poliment, voyons… disons son manque remarqué de créativité. Ici, Hand Spinner, simulateur de toupie.

Gameloft Story.

« Gameloft te tient par l'argent, car c'est une des seules boîtes où tu es extrêmement bien payé, c'est leur seul moyen de retenir les gens, ils savent qu'ils sont mauvais sur le reste, avance Isabeau*. C'était une boîte avec extrêmement de violence, aucune valorisation de la motivation et des compétences et avec des gens qui se sélectionnent entre eux. On a fait fermer douze studios je crois pendant les deux années où j'étais là, parfois par surprise, sans transition prévue. » Voilà de quoi poser le décor. Et les personnages ? Tous nos témoins sans exception nous ont parlé d'un directeur de production, numéro deux effectif dans l'organigramme du Gameloft version Guillemot, qui terrorisait toutes les équipes à travers le monde (et qui est parti au moment du rachat). « Colérique, impulsif, misogyne », le décrit Camille. « Une des pires pourritures que j'aie jamais rencontré, il parlait super mal aux gens, il en a fait pleurer... », reprend Isabeau. « Une fois je l'ai entendu prendre son téléphone et dire quelque chose comme "l'action a perdu 0,2 point, appelle la Chine et vire soixante personnes" », ajoute Didier. « Il terrifiait les équipes, précise Claude. Mon manager tremblait au téléphone, le type était connu pour changer d'avis souvent et brutalement. C'est la pyramide de la peur : il faisait cascader la terreur de haut en bas. Et pour des décisions absurdes en plus ! Une fois on a refait toute une interface en orange parce que c'était la couleur de l'année. »

Si l’action Ubi a autant grimpé depuis la fin 2015, ce n’est pas dû qu’à l’offensive de Vivendi : Ubisoft a aussi connu quelques très beaux succès, dont Rainbow Six : Siege, qui apporte des revenus réguliers et élevés à l’éditeur.

Gameloft à rénover.

Pour Arsène, « c'était le grand méchant, le cerveau fou de Gameloft, le croque-mitaine. Ce type, c'est la cristallisation de tout ce qui ne va pas dans l'industrie. Et puis Gameloft est une société qui regarde les tendances et essaye de les suivre, mais ils ne savent pas à quoi ressemblera le marché quand le jeu sortira, la tendance aura changé. Gameloft avait du coup tendance à changer ses projets tout le temps, pour rien. » Ce que complète Ambre : « Il n'y avait aucune vision à long terme. La plupart des équipes n'étaient pas dupes, elles savaient que le type au sommet était fou et que tout allait changer d'un claquement de doigts. » Dans ces conditions, il n'est guère surprenant que les studios de Gameloft ne soient pas montés au créneau contre Vivendi : « Même la direction de tous les studios dans le monde était en crise avec ce type. Ils n'attendaient que ça, que Vivendi nous rachète. On savait que ça ne pourrait pas être pire, justifie Arsène, qui poursuit : Vivendi c'est pas des rigolos, ils sont là pour faire du fric, pour que ça marche, l'ancienne façon de faire de Gameloft ne leur allait pas alors ils sont en train de changer ça. » Tout ne change pas, cela dit, et le Gameloft formule enrichie en Vivendi continue de fermer des studios (deux ces derniers mois, à Madrid et la Nouvelle-Orléans). « Il y a une couche dégueulasse du management qui a sauté. C'est moins pire, c'est pas bien pour autant », renchérit Isabeau. Et la nouvelle direction ? « Quand les gens de Vivendi sont arrivés, il y en a un qui nous a dit "Je ne connais rien aux jeux vidéo, moi mon truc c'est la télé", j’ai trouvé ça horrible mais au moins il se rend compte de ses limites », raconte Ambre.

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Ras le Bolloré.

Pendant que Bolloré tentait de réorganiser Gameloft, l’offensive a continué sur Ubisoft, jusqu’à ce que Vivendi atteigne plus de 27 % du capital. Et puis, devant la réorganisation des Guillemot, qui sont parvenus à rallier à leur cause d’autres actionnaires et qui ont refusé de laisser Bolloré siéger au conseil d’administration, et surtout devant la hausse du prix de l’action, passée de 21 euros en octobre 2015 avant la première annonce de Vivendi à 65 euros début mars, rendant toute tentative d’OPA risquée et coûteuse, Vincent Bolloré a préféré renoncer. Le 20 mars 2018, Vivendi a donc annoncé vouloir revendre l’intégralité de ses parts pour 2 milliards d’euros (à 66 euros l’action et en accord, une fois n’est pas coutume, avec Ubisoft), mettant fin à cette belle aventure. Et chez Ubi, d’ailleurs, est-ce que la situation était aussi affreuse que dans le Gameloft d’antan ? Nos nombreux témoins décrivent au contraire une gestion plutôt saine, un encadrement réfléchi et une ambiance « vraiment familiale », avec de chaleureuses batailles d'eau dans les couloirs et autres gamineries.

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À Guillemot couvert.

« Pour les salariés, Ubi est une très bonne boîte dans laquelle il fait bon travailler, précise Morgan, délégué du personnel, mais tous les ans on fait un sondage pour savoir ce qui va ou ne va pas, tout le monde est content des collègues et des conditions de travail, tout est au vert, sauf les salaires. 98 % trouvent qu'ils sont mal payés. » Ajoutez-y des contrats pas toujours stables, et il y a de quoi pester : « Le trajet standard, c'est un stage, puis un CDD de 12 mois renouvelé sur six, puis éventuellement un CDI ou une proposition en intermittence pendant le délai de carence, ou parfois rien », indique Michaël. Surtout que pendant ce temps-là, certains vétérans se font pincer par l'autorité des marchés financiers (AMF) pour délit d'initié. Ce fut le cas fin 2013 d’une demi-douzaine de hauts cadres d'Ubi, accusés d'avoir revendu beaucoup d'actions juste avant l'annonce d’un délai de Watch Dogs et une grosse baisse du cours de l'action Ubisoft. « Quand le délit d'initié est sorti, ça a grogné dans les chaumières. Il y en a dont l'amendeNote : 2 est équivalente à la maison de certaines personnes qui travaillent ici depuis quinze ans », rajoute Morgan. Ce ne sont pas les seuls motifs de colère à Ubi : malgré la bonne ambiance évoquée, d'autres parlent d'une atmosphère de bande de garçons, lourde, parfois misogyne et homophobe, notamment dans les studios français, avec des RH qui ne défendent pas toujours les victimes, mais la situation varie beaucoup selon les équipes.

Note 2 : Distribuées par l’AMF en décembre 2016, les amendes infligées vont de 15 000 à 700 000 euros, cette dernière pour Yannis Mallat, le PDG d'Ubisoft Montréal.

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Ouvrez les Guillemot.

On peut aussi s'étonner des grands écarts dont Ubisoft se montre capable : le 13 juin 2016, lors de sa conférence E3, Yves Guillemot louait sur scène les mérites de la liberté et de l'indépendance pour la créativité. Le même jour, Ubisoft fermait définitivement les portes de son studio de Casablanca, après dix-huit ans d’activité… C’est donc ça qu’apportent liberté et indépendance ? Mais la direction est intouchable. « Yves, c'est le petit père des peuples, surtout en France. Il est respecté partout, mais en France il est aimé, on lui trouve un vrai côté idéaliste, il veut vraiment faire des bons jeux », continue Morgan. Qui regrette tout de même que cette belle dynamique de soutien n'ait pas changé grand-chose : « En France, Ubisoft est leader. Si Ubi décide d'augmenter les salaires, tout le monde devra suivre. Ubisoft devrait montrer le chemin, et on ne le fait à aucun niveau. Mais on a une meilleure image maintenant, et pour la direction c'est l'essentiel. »

Les nouvelles ambitions de Gameloft.

Que peut-on tirer de cette rocambolesque affaire ? Qu’Ubisoft s’est refait une grosse frayeur, une dizaine d’années après une précédente tentative par Electronic Arts, mais s’en tire renforcé, avec notamment un accès au juteux marché chinois grâce au partenariat avec le géant Tencent (qui a des parts dans Activision Blizzard, Epic Games, Glu Mobile et désormais Ubisoft à hauteur de cinq pourcents, et qui possède Supercell et Riot Games). Que Vivendi fait dans l’affaire une jolie plus-value (1,2 milliard d’euros, ça ne vaut pas le plaisir d’éditer les prochains Léa Passion mais ce n’est pas si mal) mais se retrouve aussi avec un Gameloft sous le bras et… Ah tiens, dans un entretien fin mars aux Échos, Stéphane Roussel, vétéran de Vivendi et patron de Gameloft placé là après le départ de Michel Guillemot, détaille sa stratégie pour l’éditeur de jeux mobiles : racheter des entreprises plus petites (il discuterait avec « une vingtaine de boîtes ») pour obtenir un Gameloft « nettement plus gros qu’aujourd’hui » (alors qu’il compte déjà 5 700 salariés environ) et créer un gros jeu phare, voire « des jeux sur PC ». Ouh là, calmons-nous, inutile d’en venir aux menaces.

*Tous les prénoms ont été changés. Enfin, sauf pour ceux dont on donne le nom complet.

Pas mécontent après l’annonce du départ de Vivendi, Yves Guillemot a été jusqu’à payer pour mettre en avant son message sur Facebook. 
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Si l’action Ubi a autant grimpé depuis la fin 2015, ce n’est pas dû qu’à l’offensive de Vivendi : Ubisoft a aussi connu quelques très beaux succès, dont Rainbow Six : Siege, qui apporte des revenus réguliers et élevés à l’éditeur.
Asphalt 9 : Legends, prévu pour juin, doit être la prochaine grosse sortie de Gameloft. Et pour répondre à votre question, oui, il y en a vraiment eu huit autres (et quelques dérivés) avant.
L’opération séduction d’Ubisoft passait aussi par la résurrection publique de Beyond Good & Evil 2, projet maudit d’Ubisoft Montpellier.
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