Super ! Quand Lars von Trier ou John Cameron Mitchell font un film avec des scènes de cul c'est du génie, mais quand je teste Lust From Beyond, j'ai droit à des « Mais pourquoi tu écris là-dessus ? » ou « Vous testez les jeux pornos chez Canard PC ? » Pourtant, il n'y a aucune raison que le jeu vidéo soit incapable de parler de sexualité de façon adulte et intelligente. Enfin, euh, après avoir joué à Lust, j'ai quand même quelques doutes.

Victor est un jeune homme tout à fait ordinaire, à une exception près : au lieu de faire comme tous les gens de son milieu et d'aller bosser dans une start-up, il a choisi la profession d'antiquaire. Ou disons plutôt à deux exceptions près. Le pauvre Victor est en effet sujet à de terribles hallucinations à chaque fois qu'il fait l'amour, visions d'une autre dimension abominable, labyrinthe de chairs malades et difformes qui aurait collé la nausée à H.R. Giger et au sein de laquelle il lui arrive, lorsqu'il n'a pas pris ses pilules, d'entendre l'appel d'une mystérieuse voix féminine. Un soir, alors qu'il couche avec sa copine Lily, les hallucinations se font plus violentes. Au terme d'une nuit d'amour qui vire au cauchemar, Victor finit par frapper Lily, qui lui pose alors l'ultimatum qui convient en pareilles circonstances : va immédiatement voir un psy ou je te quitte. Voilà donc Victor parti pour Bleakmoor, la bourgade perdue et lugubre où exerce le mystérieux docteur Austerlitz, spécialiste des troubles de la sexualité.

Considéré selon les critères ordinaires qu'on appliquerait à n'importe quel jeu d'aventure et d'horreur, LFB est plutôt au-dessus de la moyenne.

Let's talk about sectes.

Lust From Beyond, considéré selon les critères ordinaires qu'on appliquerait à n'importe quel jeu d'aventure et d'horreur, est plutôt au-dessus de la moyenne. Long d'une petite dizaine d'heures, plutôt beau à l'exception de personnages aux modèles 3D bancals, vendu à un prix raisonnable pour sa durée et sa qualité, il se paye également le luxe d'être varié. Séquences d'infiltration, d'enquête, d'action et d'exploration de Lusst'ghaa – la mystérieuse dimension qui peuple les rêves humides de Victor – s'enchaînent assez vite pour ne pas lasser. Rien n'est exceptionnel, les énigmes sont simples, les niveaux linéaires et les séquences d'action très classiques, mais tout est de facture correcte et, porté par des visuels saisissants et un scénario dont on voit venir la plupart des surprises sans pour autant cesser de vouloir en découvrir la suite, on se laisse agréablement porter d'un chapitre à l'autre, à la rencontre des différents individus plus ou moins tordus qui, eux aussi, cherchent à percer les secrets – ou à tirer profit – de Lusst'ghaa. Et surtout, contrairement à la masse de ces jeux lovecraftiens médiocres qui me donnent parfois envie de me porter volontaire pour être sacrifié à Cthulhu, Lust From Beyond ose tenter quelque chose d'original : amener sur un nouveau terrain, celui de la sexualité, la structure traditionnelle du récit de weird fiction, avec ses sectes, ses tomes maudits et ses divinités oubliées – se payant même au passage le luxe d'inventer son propre panthéon d'ineffables abominations plutôt que piocher une fois de plus dans celui de tonton Howard. Et, plutôt que de nous proposer une fois encore des personnages rendus fous d'avoir dépassé les limites de la raison humaine, il nous offre une brochette de fanatiques curieux de découvrir ce qui se terre à l'extrémité du désir.

The Elder Godes.

Mais justement. En raison de son sujet, il est impossible de juger Lust From Beyond comme un jeu d'horreur classique. Déjà parce que les jeux qui font de la sexualité leur sujet sont rares, et ceux qui y voient autre chose qu'un moyen d'affrioler le chaland (en clair, les jeux pornos) ou un objet social (les jeux éducatifs ou militants) encore davantage. Mais surtout parce que certains des thèmes évoqués par celui de Movie Games, comme les violences sexuelles, ne tolèrent pas les facilités qu'on pourrait accepter dans une bête histoire d'adorateurs de Dagon : au moindre faux pas, c'est au mieux le kitsch, au pire l'exploitation de très mauvais goût.
La première partie de Lust From Beyond, de ce point de vue, laisse augurer du meilleur : l'attirance de Victor pour une sexualité intense et pour la violence ; sa découverte de la ville de Bleakmoor, qui ferait passer Innsmouth ou Hobb's End pour de sympathiques lieux de villégiature ; le premier contact avec le docteur Austerlitz, sorte de croisement entre Mengele et Wilhelm Reich... Tout laisse espérer une suite digne des meilleurs Cronenberg, une plongée, assortie de ce qu'il faut de métaphores répugnantes, dans les profondeurs pulsionnelles de l'âme humaine. Mais passée cette excellente mise en bouche, le décor tombe, et nos attentes avec lui. Les clichés de la mauvaise fiction d'horreur reprennent le dessus, les scènes de cul sont plus ridicules que troublantes et le terrible docteur Austerlitz vire à la caricature et finit par ressembler davantage au méchant de The Human Centipede qu'à un personnage de J.G. Ballard.
Dommage car, entre deux clichés de fanfiction BDSM, le scénario de Lust From Beyond se risque par moments à poser des questions intéressantes, intelligemment liées aux concepts lovecraftiens d'entités inscrutables et toutes puissantes : le salut de la civilisation passe-t-il par le défoulement des pulsions ? Jusqu'à quels extrêmes est-on prêt à aller, dans le plaisir ou dans la barbarie, pour se libérer du fardeau de la conscience ? Mais ce sous-texte reste noyé dans une exhibition de nudité gratuite et de viande suppliciée digne d'une série Z. Enfin, et c'est peut-être le pire, tout cela reste finalement bien chaste – et hétérocentré, mais c'est encore un autre sujet. Chez les « cultistes de l'extase », sachez-le, les orgies sont dénuées de toute créativité érotique et les coïts réglés en deux minutes chrono, histoire de pouvoir reprendre au plus vite les discussions sur la pluralité des mondes. On nous avait vendu la recherche de l'absolu par l'orgasme, on se retrouve avec un club échangiste pour profs de philo. C'est tout de même un peu décevant.

Lust From Beyond | Notre avis : 6

| Modifié le 10 mai 2021
Cherchant à parler de la sexualité humaine avec les codes du récit de weird fiction, Lust From Beyond aurait pu côtoyer les Cronenberg au panthéon des grandes œuvres psychanalytico-cracras. Malheureusement, passés une intéressante première partie et quelques bonnes idées, il verse dans le scabreux de série B et les clichés de roman porno bas de gamme. Reste un jeu d'aventure/horreur assez ordinaire mais pas honteux, visuellement intéressant, au gameplay varié et d'une longueur très correcte pour son prix.
Conseil self-care : si le cabinet de votre psy ressemble à ça, changez-en.