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Jeu: Watch Dogs: Legion
Genre: Grand Theft Hacking
Developpeur: Ubisoft Toronto (Canada)
Editeur: Ubisoft
Plateformes dispo: PC Windows, PlayStation 4, PlayStation 5, Stadia, Xbox One, Xbox Series X/S
Plateforme test: PC Windows
Langues: VF, VO anglais
Config: PC de joueur
Telechargement: 36 Go
Prix: 60 €
Drm: uPlay
Date de sortie: 29/10/2020
Oui, Watch Dogs: Legion est mal écrit, et les antihéros de DedSec, le groupe de hackers justiciers qui défend les libertés civiques en piratant des feux rouges, plus caricaturaux que jamais. À l'impression, désormais classique, d'avoir affaire à des personnages pondus par un commercial de cinquante ans qui aurait tout juste fini de lire La Contre-culture des jeunes: perspectives marketing, s'ajoute la gêne de voir des sujets graves, comme ce centre de détention où sont parqués les immigrés d'une Angleterre dystopique, utilisés comme élément de décor d'une histoire de série Z. Paradoxalement, la dimension la plus politique du jeu, dont le sujet est pourtant la lutte contre les abus de pouvoir d'une société de sécurité privée à qui la ville a confié les pleines prérogatives suite à une vague d'attentats, n'est pas son scénario mais sa simple existence. Comparer les protagonistes joyeux, foutraques et divers de Legion (on va y revenir) au patibulaire Aiden Pearce du premier Watch Dogs résume mieux l'évolution du jeu vidéo AAA au cours de la dernière décennie que bien des thèses universitaires. Oublié le trench coat digne de Hatred aux poches pleines de cynisme, place aux moustachus en bas résille et aux geekettes à oreilles de chat. D'ailleurs, preuve de l'incroyable progressisme du jeu, l'un de mes agents a même brusquement changé de sexe après un plantage.
Car oui, autant vous prévenir, Legion, en tout cas sa version PC, est sorti dans un état lamentable : jamais durant ma longue carrière (j'ai testé Pong en 1972, « 6/10, on aurait aimé plus de raquettes »), un titre n'a autant dévoré mes sauvegardes. Non content de planter régulièrement, le jeu souffre en effet d'une sale tendance à ne pas valider les missions accomplies avant de vous éjecter sur le bureau Windows, et vous aurez souvent, une fois Legion relancé, à vous retaper la dernière demi-heure de jeu. Mais, et ce n'est pas un mince compliment, jamais ces insupportables rollbacks, qui dans bien d'autres jeux m'auraient poussé à lâcher l'affaire et à retourner nourrir les oiseaux sur mon balcon, n'ont suffit à m'en dégoûter. Au contraire, j'y voyais l'opportunité d'aller me promener ailleurs, dans des coins de la ville pas encore explorés.

La Londres futuriste de Legion est sublime et confirme qu'Ubisoft n'a toujours aucun rival en matière de design environnemental.

À chœur et à cri.

La Londres futuriste de Legion est sublime et confirme qu'Ubisoft, malgré tous les reproches qu'on peut lui adresser, n'a toujours aucun rival en matière de design environnemental. Tout dans son architecture est intelligent, crédible, le moindre tag semble avoir été placé au bon endroit, se trouver là où quelqu'un l'aurait peint : ce n'est pas par hasard que les comptes spécialisés dans l'urbex virtuel sont remplis de captures d'écran du jeu depuis sa sortie. De l'inhumain centre de tri de Parcel Fox (équivalent d'Amazon) aux checkpoints d'Albion (la société de sécurité chargée de mettre Londres au pas) qui affichent le portrait du personnage lorsqu'il les traverse, tout est farci de petits détails réjouissants. Parcourir ces environnements est un régal, d'autant que Legion a hérité des mécanismes de hacking des épisodes précédents, notamment la possibilité de sauter d'une caméra de sécurité à l'autre pour explorer virtuellement l'espace qui entoure notre personnage, idée aussi géniale aujourd'hui qu'elle l'était en 2014, et il est toujours aussi jouissif de parvenir à accomplir une mission entière sans avoir bougé notre hacker du trottoir où il (ou elle) était posé lorsqu'il a sorti son smartphone.
Comme dans la plupart des GTA-like, la ville de Legion, plus que ses protagonistes, est le personnage principal. C'est bien sûr encore plus vrai ici puisque, vous le savez sans doute déjà, le jeu n'a pas de héros attitré (heureusement, seront tentés de dire ceux qui se souviennent d'Aiden et de Marcus). Passé le bref prologue, on choisit un premier agent dans une liste, charge à lui ou à elle d'en recruter d'autres. Ubisoft n'a pas menti, on peut bel et bien convertir (presque) n'importe quel habitant de Londres à la cause de DedSec et passer de l'un à l'autre à tout moment pour bénéficier de ses capacités. Sur le papier, on tient là le meilleur open world de tous les temps, le premier véritable open world pourrait-on même dire, un jeu choral, totalement dénué de centre, pur espace exploré par ses occupants eux-mêmes. Durant les premières heures de jeu, l'effet est saisissant : en un clic, on hacke le smartphone d'un inconnu croisé dans la rue pour tout découvrir de sa vie, résumée sous forme d'anecdotes et de capacités spéciales, puis on décide si il ou elle pourra apporter quelque chose à l'équipe. Pouvoir lire, à propos de chaque personnage recruté ou non, la liste des derniers faits enregistrés par ctOS (l'ordinateur central de la ville) contribue aussi, malgré son côté un peu gadget, à donner une épaisseur à chaque individu et à chaque action. Apprendre que la vieille dame que je viens de croiser sort d'un rendez-vous chez le coiffeur est amusant, découvrir que mon agent, qui sort tout juste d'une mission d'infiltration qui a mal tourné, a récemment tué Corey Smith, Oliver Taylor et Martin Marsh – qui n'étaient sur le moment que des cibles, comme on canarde dans n'importe quel TPS –, assez troublant.
Le travail des animateurs d'Ubi Toronto contribue lui aussi à donner un feeling différent à chaque agent. Pour éliminer discrètement un ennemi qui ne l'a pas vu, un frêle employé de bureau se jettera sur son dos et tentera maladroitement de l'étrangler, tandis qu'un hacker utilisera un taser et qu'un commando préférera la corde à piano. Contrairement à la plupart des jeux, où la force physique du personnage est un donné, on prend ici vraiment conscience, par contraste, de la puissance des corps qu'on incarne, par exemple lorsque, aux commandes d'un biker bien balèze, on étale en trois coups de tatane un garde par lequel l'agent précédent s'était fait bolosser. Chaque personnage dispose également d'un arsenal unique, si bien que même l'approche la plus bourrine ne prendra pas la même forme aux commandes d'un espion disposant d'un pistolet avec silencieux ou d'un mercenaire trimbalant AK et lance-grenades.

Legion, et c'est là son plus gros défaut après son portage PC fini à la truelle, est incroyablement facile.

Tigre de papier.

Mais tout cela, c'est sur le papier. Passée l'esbroufe des trois ou quatre premières heures, où l'originalité du mécanisme de recrutement aide à en oublier les limites, on s'aperçoit que Legion est finalement un sous-GTA bien classique. Les recrues potentielles se comptent peut-être en milliers, mais les compétences vraiment utiles sur les doigts d'une main. La grosse demi-douzaine d'agents spéciaux, qu'on obtient en accomplissant les missions secondaires de libération des différents quartiers de Londres (super hacker, spécialiste des drones, tueur à gage, espion...), couvre à peu près tous les besoins et même davantage : un apiculteur capable de noyer ses ennemis dans un essaim d'abeilles robots ou un pilote de destruction derby n'ont pas beaucoup d'intérêt, si ce n'est de permettre de faire mumuse dix minutes de plus dans le bac à sable. Finalement, vous n'aurez besoin en tout et pour tout que d'un hacker correct (en encore, cela permet simplement d'aller un peu plus vite, tous les personnages, même les plus bas du front, peuvent de toute façon pirater n'importe quoi), d'un ouvrier du bâtiment capable d'appeler un drone de construction et de grimper dessus (pour atteindre immédiatement le toit des bâtiments et réduire ainsi de 90 % la durée de certaines missions) ainsi, éventuellement, que d'un type équipé d'une arme avec silencieux et d'un employé d'Albion autorisé à pénétrer dans leurs bâtiments sécurisés. Peut-être aussi de quelques agents dotés de capacités passives utiles, comme un avocat pour faire sortir plus vite de prison vos agents capturés, ou un trader qui augmentera vos gains d'argent, mais ceux-là ne quitteront jamais le roster.
À quoi bon de toute façon recruter un coursier capable d'échapper plus vite à ses poursuivants sur son scooter dans un jeu où la police lâche l'affaire au bout de deux minutes, ou bien un vieillard cacochyme dont la faiblesse physique ne sera compensée par aucune compétence intellectuelle particulière ? Legion, et c'est là son plus gros défaut après son portage PC fini à la truelle, est incroyablement facile. Même l'activation du mode permadeath (que je vous recommande GRANDEMENT) ne suffit pas à faire ressentir le frisson du danger dans un jeu où il est si facile de recruter des agents pour remplacer les morts, et où la plupart des missions peuvent de toute façon être réalisées sans prendre de risque physique, en hackant des caméras ou en envoyant un drone-araignée (probablement l'un des meilleurs gadgets du jeu, rien de plus amusant que de l'envoyer grimper dans des conduits d'aération pour atteindre une salle des serveurs) qui réapparaîtra au bout de vingt secondes même s'il se fait détruire.
Alors, une fois oublié ce système de recrutement censé être au cœur du gameplay mais finalement inutile, que reste-t-il ? La même suite de fusillades et de carambolages un peu vaine qu'on trouve dans n'importe quel sous-GTA. Et aussi quelques trop rares moments où Legion brille vraiment : cette mission où, aux commandes d'un drone-araignée, on doit escalader les engrenages de la Tour de l'Horloge ; cette autre où, plongé dans un souterrain obscur, on alterne contrôle du personnage et d'un drone-spot qui lui éclaire le chemin. Bref, des missions ultra-scriptées, fruits du talent et du labeur des level designers d'Ubi, aux antipodes des promesses de narration émergente et décentralisée qu'on nous a vendues. Ce qui fait finalement de Legion un excellent argument contre le solutionnisme technologique et une excellente mise en garde face aux dangers de la toute-puissance des systèmes informatiques : même dans les smart cities automatisées de demain, on aura toujours besoin d'êtres humains.

Notre avis

Agar le 8 novembre 2020

| Modifié le le 25 mai 2021

Sur le papier, avec son système de recrutement qui permet d'incarner n'importe quel habitant de sa sublime Londres futuriste, Watch Dogs: Legion avait tout pour être un excellent open world, le premier à, selon la formule consacrée, « faire de la ville son personnage principal ». Mais la pauvreté de son système de recrutement, associé à une facilité déconcertante, prive ce qui était une idée géniale d'une grande partie de son intérêt, et fait de Legion un sous-GTA de plus.