Après les ampoules fluocompactes, accusées de contenir du mercure toxique, c'est au tour des LED de prendre place sur le banc d'infamie : elles émettraient trop de lumière bleue et pourraient causer de lourds dommages à la vue ou à la santé en général. Qu'en est-il en réalité ? S'agit-il d'un énième discours anxiogène sans réel fondement scientifique ? Les ampoules à LED, les moniteurs et autres appareils mobiles dotés d'un rétroéclairage à LED peuvent-ils vraiment nuire ? Si oui, dans quels cas ? Que valent les dispositifs de protection anti-lumière bleue ? Pour répondre à ces questions, nous avons longuement enquêté auprès de chercheurs, physiciens, opticiens et biologistes spécialistes du sujet.

L'interdiction européenne des ampoules à incandescence et la mauvaise image des lampes fluocompactes ont créé un boulevard pour les LED. Autrefois très chères et peu performantes, elles ne coûtent désormais plus que quelques euros tout en offrant une bonne qualité d'éclairage. Le tout avec une consommation électrique au moins quatre fois inférieure à celle des vieilles ampoules de puissance équivalente. L'excellent rendement énergétique des LED n'a d'ailleurs pas échappé aux fabricants de dalles LCD : les tubes fluorescents, autrefois incontournables pour le rétroéclairage, font désormais partie du passé. Bon débarras ! Mais comme pour toute nouvelle technologie au développement rapide (Wi-Fi, 3G et 4G, Linky, etc.), les LED n'ont pas tardé à provoquer interrogations, polémiques et angoisses au sujet de leur éventuelle nocivité. Ce phénomène classique et inévitable, inhérent à la peur instinctive de l'inconnu, participe en définitive à une évaluation saine des risques. Des chercheurs se sont donc penchés sur la question afin d'élaborer des normes et des recommandations. Malheureusement, les services marketing des industriels n'ont pas mis longtemps à flairer le bon filon : la peur, fondée ou pas, demeure un puissant atout commercial pour vendre tout et n'importe quoi. Et on trouve aujourd'hui, justement, tout et n'importe quoi pour se "protéger" de cette fameuse lumière bleue : lunettes jaunâtres pour les joueurs, moniteurs dotés de fonctions spécialisées, smartphone adapté, filtres divers et variés, etc. Je vous passe par décence – nous sommes entre gens sérieux – les prescriptions homéopathiques à base de Luteinum 4CH censé soigner les symptômes d'une exposition aiguë à la lumière bleue. Reste qu'à côté des inévitables charlatans, on trouve aussi de grands noms de l'optique comme Essilor ou Zeiss. Leur intérêt commercial saute évidemment aux yeux, mais les fabricants de lunettes – des dispositifs médicaux – se doivent théoriquement de respecter une certaine éthique. Bref, difficile de s'y retrouver.

L'homéopathie soigne tout, y compris les troubles liés à la lumière bleue. Ou pas...

Science et esprit critique.

Dans ce dossier, nous commencerons par expliquer en quoi consiste cette fameuse lumière bleue, puis nous nous intéresserons au principal risque associé (les lésions rétiniennes au sens large) et ensuite aux autres impacts potentiels sur la santé (dont les perturbations du rythme circadien). Nous évaluerons ensuite quelques dispositifs proposés par les fabricants pour faire office de filtres. Avant de rentrer dans le vif du sujet, j'aimerais profiter des quelques lignes qu'il me reste sur cette page pour rappeler le b.a.-ba de la démarche scientifique. Qu'il s'agisse des ondes, de la lumière bleue ou de n'importe quel autre sujet polémique auquel vous pourriez être confronté, exercez en permanence votre esprit critique en respectant quelques règles simples. Tout d'abord, une étude seule ne fait pas une vérité scientifique. Jamais. D'innombrables biais peuvent fausser les résultats : cohorte insuffisante (on ne fait pas de pourcentages sur cinq souris), transposition (un gène actif sur le pangolin de Malaisie ne l'est pas forcément chez l'homme), erreurs statistiques (surtout dans le cas de recherches épidémiologiques), randomisation insuffisante, biais d'observation, etc. Une étude doit d'abord être évaluée par plusieurs spécialistes indépendants qui se prononceront sur ses éventuelles lacunes, puis être reproduite par d'autres équipes. On ne parlera enfin de "vérité" – jusqu'à preuve du contraire – que lorsqu'un consensus sur les résultats sera obtenu auprès de la communauté scientifique. Ce long cheminement reste valable dans tous les cas, quelles que soient l'autorité ou la sommité auteur ayant publié telle ou telle étude. Certains chercheurs pourtant bardés de diplômes orientent inconsciemment leurs résultats afin qu'ils collent à ce qu'ils espèrent obtenir. L'humain reste faillible et aucun doctorat – ni même un prix Nobel – ne protège du fourvoiement. Enfin, la science se doit d'être neutre. Un scientifique cherche théoriquement la seule vérité et non à influer sur des décisions politiques. Méfiez-vous des études publiées par des chercheurs "militants", surtout lorsqu'elles n'ont pas suivi le processus de validation par les pairs ou quand s'y ajoute une surmédiatisation. N'oubliez pas que certains chercheurs n'hésitent pas à partir en croisade contre telle ou telle technologie, en interprétant leurs résultats afin qu'ils paraissent plus graves qu'ils ne le sont en réalité…

La couverture du Nouvel Obs de septembre 2012. L'affaire Séralini qui découlera de cette étude largement contestée s'apparente à un cas d'école de militantisme scientifique.