Dès la potentielle nocivité de la lumière bleue mise en évidence, beaucoup de vendeurs de lunettes ont sauté sur l'occasion pour faire du profit. La plupart se sont focalisés sur les moniteurs de PC, en exploitant des arguments anxiogènes infondés mais très efficaces (comme le risque de cancer qu'évoque Gunnar par exemple). Et peu importe si les doses nécessaires à créer des dégâts rétiniens sont sans commune mesure avec ce que produit une dalle LCD. Certains utilisateurs mentionnent pourtant des bienfaits lorsqu'ils portent ces lunettes. Simple effet placebo ? Non. Mais ils pourraient très bien obtenir la même chose sans…

Résumons. La luminosité d'une TV, d'un moniteur, d'une tablette ou d'un smartphone ne dépasse jamais les 600 cd/m² dans le pire des cas. Elle se situe plutôt autour de 100 à 300 cd/m² en pratique. Les scientifiques s'accordent à dire qu'en deçà de 10 000 cd/m² et quelle que soit la durée d'exposition, il n'existe aucun danger de lésions pour la rétine. Le seul effet possible de ces intensités très faibles se situe au niveau de l'inhibition de la production de mélatonine. Observer, le soir, une dalle LCD dont le rétroéclairage émet une lumière riche en bleu pourrait ainsi maintenir l'utilisateur éveillé et perturber son sommeil. Les filtres jaunes – qui bloquent le bleu – sont censés lutter contre ce phénomène. À ce stade, on réalise tout le ridicule des lunettes jaunasses "pour gamer" largement mises en avant dans les compétitions d'e-sport. Ces athlètes de haut niveau (sic), dont la performance dépend des réflexes, paradent donc sans sourciller avec des lunettes aux vertus soporifiques. Le marketing n'est plus à une aberration près. Reste à expliquer pourquoi les porteurs de verres anti-lumière bleue disent parfois ressentir une amélioration sur leur fatigue visuelle. En fait, celle-ci s'explique par plusieurs facteurs. Par exemple : les mouvements oculaires répétés qui nécessitent de fréquentes remises au point de l'œil. Si vous tapez du texte en regardant vos doigts régulièrement, vous finirez peut-être par avoir mal à la tête. Dans ce cas, les lunettes ne peuvent rien pour vous.

L'utilisation de lunettes aux vertus soporifiques ne se retrouve que dans l'e-sport.

Bon sens.

La fatigue visuelle peut aussi survenir dans le cas d'un éblouissement d'inconfort (voir pages précédentes). Vous n'aurez souvent pas l'impression que la luminosité de votre écran est trop élevée, mais vous finirez par ressentir les symptômes typiques au bout d'un moment. Deux remèdes à cela : chausser des lunettes jaunes – qui assombrissent en moyenne de 10 à 40 % la lumière reçue – ou tout simplement baisser la luminosité de votre moniteur de 10 à 40 %. Le résultat sera identique dans les deux cas (mais bien moins fashion dans le second). La dernière caractéristique pouvant expliquer une amélioration de la fatigue visuelle avec ces produits est plus problématique. Les fabricants passent généralement l'information sous silence, mais les lunettes anti-lumière bleue contiennent parfois une correction optique. Faible certes (0,25 dioptrie, soit l'écart entre 9/10e et 10/10e pour la vue) mais tout de même bien présente. Si vous souffrez d'une légère myopie sans le savoir, cette correction peut parfaitement suffire à soulager vos yeux. Mais dans ce cas, les ophtalmologistes sont formels : il convient de consulter pour faire un bilan exact du trouble. Une prescription par un professionnel, parfaitement adaptée à vos yeux, s'avèrera plus efficace que toutes les babioles vendues sur Amazon. Et ça par contre, c'est scientifiquement indiscutable…

Much ado about nothing

Il existe des revêtements anti-lumière bleue à appliquer sur les lunettes de vue. Essilor dépense par exemple beaucoup – en lobbying auprès des ophtalmologistes – pour promouvoir sa solution maison : "Crizal Prevencia". Les verres ainsi traités ne souffrent pas de la teinte jaunasse habituelle, mais n'offrent en contrepartie qu'un filtrage modeste. Selon les données du constructeur, la transmission de lumière bleue ne diminue au mieux que d'environ 20 % à 420 nm (15 % à 440 nm, 10 % à 460 nm et 5 % à 480 nm). Dans ces conditions, beaucoup de professionnels restent très sceptiques sur l'efficacité de ce revêtement : si l'intensité de l'exposition atteint un seuil de dangerosité – donc très élevée –, ces 20 % ne serviront pas à grand-chose. Au mieux retardera-t-elle légèrement l'apparition d'éventuelles lésions. Quant à la perturbation des rythmes circadiens, le blocage à 480  nm (la longueur d'onde la plus sensible) est quasiment nul. CQFD.