20 novembre 2013.

Parquée depuis 2010 à l’étage -2 de la pépinière d'entreprises Soleillet, la rédaction aspire à revoir la lumière du jour. Lord Casque Noir craque la tirelire et organise un déménagement vers des terres lointaines mais plus hospitalières : le rez-de-chaussée du même bâtiment. Les rayons du soleil terrifient Denis et DocTB, qui choisissent les bureaux les plus obscurs, tout au fond.

Novembre-décembre.

Nos nouveaux locaux ne sont pas juste mieux situés sur l’axe vertical, ils sont aussi plus grands. Genre, beaucoup plus grands. L’unique pièce séparée de l’open-space, qu’une entreprise normale aurait transformée en lieu de réunion, devient une salle de pause avec de l’herbe en plastique au sol, une machine à café qui fait un bruit de tronçonneuse et une cible à fléchettes particulièrement sonore. Seul hic : la pièce n’a pas de porte. Maria Kalash, dont le bureau se trouve juste à côté, prend l’habitude d’apporter des boules Quiès. Aujourd’hui encore, on ne s’explique pas comment à la même période nous avons réussi à attirer de nouveaux collègues : Pollynette pour assister Casque, Dandu pour co-écrire Canard PC Hardware et Katell pour maquetter le magazine pendant que Toto finit Dark Souls pour la sixième fois.

8 février 2014.

Nous sommes depuis trois mois dans nos vastes locaux du niveau zéro de Soleillet. Enhardi par le luxe qui entoure la rédaction (pour la première fois depuis des années, elle a des fenêtres sans barreaux qui ne donnent pas sur un mur), Casque décide de passer à l'étape supérieure : faire décorer les locaux par des graffeurs, comme dans les MJC branchées de banlieue. Aussitôt dit aussitôt fait, de grandes frises mettant en scène des personnages façon GTA ornent désormais les murs de la rédac. « Mais vous n'avez pas peur que Couly le prenne mal, que les locaux aient été décorés par quelqu'un d'autre ? », se demande je ne sais plus qui, quelques minutes avant que Couly franchisse la porte, se mette à gueuler « mais c'est quoi cette merde branchouille ? Les Allemands faisaient déjà mieux dans les années 1970 ! » et gribouille des lapins et des inscriptions « pipi caca » partout pour marquer à nouveau son territoire.

Les zolies fresques qui décorent nos nouveaux locaux.
Personnalisation des locaux par Couly.
Le coin maquette de la rédac à Soleillet en 2014.

24 février.

Un étudiant un peu trop naïf propose de monter un site de guides de jeux vidéo pour nous et de le remplir de contenu lors d’un stage. Ivan accepte par sadisme et le force à écrire un guide complet sur Hearthstone. Il s’exécute sans broncher. Flairant l’aubaine, la rédaction profite de cette faiblesse et lui refile les tests de plusieurs hack ’n’ slash hongrois dont personne ne veut. Le piège se referme sur Izual, qui devient rédacteur à Canard PC.

13 mars.

Depuis qu’il a fini de monter son Star Destroyer impérial en Lego, Lord Casque Noir darnaude* dans les locaux en mûrissant son prochain coup. Un jour, il débarque à la rédac avec un 4×4 télécommandé de la taille d’un petit chien. L’air épouvanté des rédacteurs lorsque l’engin fonce vers eux lui plaît tant qu’il décide de passer au niveau supérieur et de se ramener avec un drone aérien, qui vrombit au-dessus des têtes telle une épée de Damoclès, mais une épée de Damoclès qui renverse aussi le café des gens sur leur bureau à cause d’un mauvais pilotage.

* Darnauder, verbe intransitif, 1er gr. Du nom de famille « Darnaudet ». Forme particulière, déambulatoire, de procrastination ayant tendance à gêner le travail des collègues.

5 juillet.

Après une énième défaite sur Hearthstone, Ivan Le Fou désinstalle le jeu et convainc ackboo de lancer un magazine sur complètement autre chose que les jeux vidéo. Ce sera un beau trimestriel avec des photos sur papier glacé et des articles de fond sur la technologie et le numérique : Humanoïde Magazine. Un beau succès même si, pour atteindre la rentabilité, il faudrait le bourrer de pubs. On s’y refuse en tentant un coup d’éclat : tripler les ventes du cinquième numéro grâce à une couverture sur Manuel Valls, qui « cartonne en ce moment, tout le monde se l’arrache ». Il n’y aura pas de sixième numéro.

Le premier numéro de Humanoïde.
Le cinquième et dernier numéro de Humanoïde.

18 décembre.

Les vendeurs de viande crue du quartier sont en deuil : Omar Boulon quitte Canard PC. Sa lettre de départ, publiée dans le n° 309, contient de maigres mais lucides pistes de réorientation : « Étudions les compétences que j’ai développées au cours ces dernières années : 1) une capacité surnaturelle à dire aux gens ce qu’ils font mal ; 2) les moyens de leur dire le plus méchamment possible. L’application dans le monde réel semble difficile, hors Éducation nationale. »

1er mars 2015.

On sort une nouvelle formule du magazine pour le dépoussiérer un peu, avec un très beau visuel mais surtout un très beau jeu de mots : « Gare au Göring » pour Hearts of Iron 4.

3 mars.

Depuis quelques jours, un curieux attroupement se crée à chaque fois qu’ackboo s’installe à son PC. Guy Moquette, Monsieur Chat, Ivan Le Fou, Lord Casque Noir et Izual en particulier passent des heures à regarder par-dessus l’épaule du colosse blond de la rédaction, qui commente parfois à haute voix pour édifier les masses : « Et là regardez, si je clique sur ce bouton je vois où il y a des embouteillages. – Oooooh…! » Oui, ackboo teste Cities : Skylines, le premier bon clone de SimCity depuis douze ans, et le soir tous ses collègues rentrent chez eux avec des étoiles dans les yeux.

15 mai.

On surkiffe tellement Kerbal Space Program qu’il trône en couverture de notre n° 318. Une très grande fierté. Et l’une des pires ventes de l’histoire du magazine.

18 juillet.

Alors comme ça, les autres journaux se vendent mieux avec des titres racoleurs imprimés sur du papier tue-mouche ? Nous aussi on peut le faire, avec Canard Détective.

La nouvelle formule de mars 2015.
Kerbal Space Program, c'était une couv' à réaliser.
Notre supplément de l'été 2015 de très bon goût, Canard Détective.

Octobre.

Un mal nouveau gangrène la rédaction. Sur l’impulsion de Casque, Pollynette s’est mise à Counter-Strike : Global Offensive et y fait preuve d’un talent surnaturel. Curieuse de ce prodige, la rédaction entière installe le jeu et y gaspille des après-midis entiers lors de matchs à cinq contre cinq dont Polynette ressort toujours gagnante. L’obsession pour Counter-Strike atteint un tel paroxysme que la sonnette connectée de la rédaction abandonne sa sacro-sainte marche impériale au profit d’une voix sonore qui annonce « Counter-Terrorists win ».

1er janvier 2016.

Un rideau rouge à flonflons a été tendu sur un mur de la rédac. Tout le monde est réuni devant ; Ivan et Casque, tenant chacun la poignée d’une paire de ciseaux, coupent le cordon qui ouvre le rideau, révélant une inscription en lettres de feu : « 2016 – ANNÉE DES PROJETS ». Émue aux larmes, la rédaction applaudit et… bon, OK, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, mais 2016 reste l’année où on se lance dans plein de trucs.

7 juin.

Parce que chaque semaine de nouveaux kiosques à journaux ferment, on se réveille un matin en se disant que quand même, ça serait pas con d’avoir nos articles sur un site Internet. Preuve que l’idée est géniale, tout le monde l’a eue 20 ans avant nous. On lance une grande campagne Kickstarter pour financer notre premier site payant. C’est la première fois qu’on vous sollicite sérieusement et vous financez le projet à plus de 430 % de son objectif initial. Encore merci pour ça.

30 juin.

Libération, un vrai journal avec de vrais journalistes, consacre ses deux pages centrales à Canard PC et à son projet de site payant sur le jeu vidéo. Un charmant article, même si une photo de Pipomantis l’indique comme étant Netsabes et qu’une légende appelle Izual « Théo Dezalax ». Pendant une année entière, il ne répondra plus qu’au nom de « Dark Dezalax, destructeur des mondes ».

19 septembre.

Il a fait chaud cet été, alors on décide de produire nos propres rafraîchissements. Avec les gens de la Brasserie de l’Être, on brasse nous-mêmes notre bière, une IPA dont Katell dessine l’étiquette. Au moment de mettre en vente, une inquiétude nous étreint soudain : 1 000 litres, est-ce que ça n’était pas un poil beaucoup ?

7 novembre.

Les canards de notre forum caressent depuis longtemps l’idée d’une montre Canard PC fabriquée par Luch, une marque d’horlogerie soviétique. Chiche. Izual prend le projet en main et discute lui-même avec l’usine biélorusse. Quand son contact, le sympathique Viktor, est remplacé du jour au lendemain par un Dmitry beaucoup plus glaçant, il réalise un peu tard que de l’autre côté du rideau de fer, on n’a pas les mêmes pratiques managériales qu’ici.

Décembre.

Nos bien-aimés dirigeants ont décidé que cette année, il devait y avoir du Canard PC sous chaque sapin de France. La bière, la montre Luch et le livre d’Izual dédié à Fallout (troisième livre Canard PC en deux ans, après L’Encyclopédie du jeu vidéo et Call of Duty : les Coulisses d'une usine à succès) ne suffisent pas. Sous l’impulsion de Guy Moquette (qui aime les cubes en bois) et Ivan Le Fou (qui aime les magazines qui se vendent), Canard PC lance un hors-série sur les jeux de plateau, le premier d’une longue série.

La bière Canard PC, un projet très sobre.
La montre Canard PC, un projet qui remet les pendules à l'heure.
Le livre Fallout de Canard PC, un projet mutant.

15 janvier 2017.

On reçoit un courrier de trois pages de l’Académie française, qui répond à une lettre envoyée un soir où l'on n’était pas très sobres, dans laquelle on proposait de traduire « grind » par « escarboucle » et « wallhack » par « holotriche ». Leur texte est argumenté et poli, mais on sent que nos suggestions ne seront pas dans le prochain dico.

23 mars.

Pour ses 20 ans, l’éditeur NCsoft (Guild Wars) nous envoie un gâteau de 4 kilos en forme d’écran CRT. Il est rempli d’une pâte crémeuse et beurrée trop riche pour nos foies et finit à la poubelle, non sans avoir macéré deux jours sur la table basse de la salle de pause.

11 mai.

La pépinière d'entreprises Soleillet trouve qu’après quatorze années, Canard PC n’a plus grand-chose d’un pépin mais ressemblerait plus à un genre d’arbuste mutant vénéneux. Nous nous inscrivons en faux contre cette description mais pas le choix, il faut déménager. On trouve de nouveaux locaux dans un immeuble de bureaux pas très loin, le Cargo. Sans savoir qu’on s’apprête à pénétrer dans un monde très différent : celui des jeunes entreprises branchées.

Juin.

Le Cargo, c'est un peu le cœur battant de la start-up nation. Au milieu d'un quartier refait à neuf avec moins de personnalité qu'un type dont la série préférée est The Office, il accueille les licornes de demain. Enfin, peut-être pas les licornes, mais disons des chevaux mythologiques boiteux et borgnes à la corne tordue. Dans ces entreprises dont les raisons d'être sont aussi incompréhensibles que les noms, tout un peuple de gens bizarres, entre deux cours de Pilates, s'adonnent à des activités curieuses. Ceux du bureau d'à côté, par exemple, s'applaudissent à heures fixes, sans doute à l'initiative d'un happiness manager dément. De l'autre côté, une dame arpente les couloirs du matin au soir, téléphone à la main, en braillant du globish à 130 dB « on a overperformé sur l'overboarding je t'envoie ça ASAP ».

L'académie française nous répond.
Miam miam.
La rédaction au Cargo, un espace étonnamment bien organisé.

Juillet.

Les gens du Cargo se croisent très peu (à part aux cours de Pilates). Il faut dire que l'architecture du lieu est hostile. Dans le vaste puits de lumière central, le lierre accroché aux parois sèche lentement (l'architecte a dû oublier de prévoir un moyen de l'arroser). La pièce dédiée aux pauses cigarettes est vide, à l'exception d'un sapin synthétique triste et d'un micro-onde à l'odeur suspecte. Quant aux salles de réunion partagées, elles semblent avoir été conçues par un Barbapapa et sont à la fois dépourvues de fenêtres (voir le monde extérieur risquerait de détourner les gens de leur objectif : la création de richesses) et d'angles (sans doute pour que les réunions ne soient pas interrompues par des chiens de Tindalos).

3 octobre.

Arrivé tôt le matin, Pipomantis a encore oublié son badge et doit attendre deux heures devant la porte que quelqu’un arrive pour lui ouvrir. Le poignant récit de son attente remplace l’édito du numéro suivant.

11 décembre.

De concert avec Mediapart, Netsabes et Maria Kalash (duo vite surnommé Kalabes et Netsalash) commencent à publier les articles de « Crunch Investigation », qui réunit plusieurs enquêtes sur les conditions de travail des salariés de l’industrie du jeu vidéo. Il s’agit, encore aujourd’hui, du dossier qui nous permet d’avoir un argument de poids quand on souhaite montrer à quelqu’un que Canard PC ne fait pas que mettre des 3/10 à des jeux médiocres entre deux blagounettes.

1er janvier 2018.

Un rideau noir à flonflons a été tendu sur un mur de la rédac. Derrière se trouve une inscription en lettres de feu : « 2018 – ANNÉE DES DÉPARTS ». Bon, OK, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça non plus, mais 2018 reste l’année où beaucoup de salariés de Canard PC sont partis vivre d’autres aventures, comme on dit dans les ressources humaines. Entre février et octobre s’enchaînent des adieux déchirants : Katell part en février, suivie par Pipomantis en mars, Guy Moquette en mai, Maria Kalash en juillet, Netsabes en août et DocTB en octobre. D’un coup, ça met un gros coup de pression aux personnes qui restent et aux nouveaux contributeurs du magazine (qui s’imaginent déjà devoir remplir des énormes chaussures avec des petits petons de bébé).

12 mars.

Parce que la vie n’est pas assez difficile pour la presse indépendante en 2018, notre distributeur Presstalis choisit d’en remettre une couche en menaçant de ponctionner une partie de nos revenus pour se sauver de la faillite. Une campagne Ulule est lancée pour demander un soutien financier à nos lecteurs, qui en moins d’une semaine explosent l’objectif – vraiment, à ce stade ils méritent au moins une entrée dans le Livre Guinness des records.

Preuve du sérieux de Crunch Investigation, l'enquête a même son logo.
Illustration pour la campagne Ulule de 2018.
C'était vraiment l'année de tous les financements participatifs.

30 avril.

Le magazine devient mensuel et accueille deux nouvelles plumes : Noël Malware et Ellen Replay. Au tout départ, ils sont particulièrement intimidés par leurs collègues et ne viennent à la rédaction qu’en se coordonnant, pour avoir la certitude d’être en force. Ils finissent néanmoins par s’intégrer en montrant à Louis-Ferdinand Sébum qu’ils peuvent être aussi nuls que lui à Left 4 Dead 2 (où ils se font atomiser, toutes statistiques confondues, par Coach – pourtant joué par une IA).

7 mai.

Il y a des départs beaucoup plus amers que d’autres : le lundi 7 mai 2018, Jérôme Darnaudet, alias Lord Casque Noir, décède à 49 ans des suites d’une longue maladie. Le numéro suivant n’est pas très drôle : on n’a pas vraiment le cœur à blaguer. Mais on se rattrape depuis, quand on écrit une vanne bien vacharde et qu’on l’imagine partir dans l’un de ces éclats de rire sonores dont il était coutumier. Espérons qu’il se marre bien là-haut, avec son Windows Phone et un Lego Étoile Noire de 14 000 pièces.

12 novembre.

Oni débarque à la rédaction pour épauler Dandu sur Canard PC Hardware. Son calme olympien, sa maîtrise admirable des jeux de baston et sa capacité à passer d’un test de carte graphique à un sextoy connecté sans sourciller font instantanément grimper le niveau de coolitude de la rédaction.

26 novembre.

Canard PC fête ses 15 ans ! Pour l’occasion, on sort un hors-série spécial avec plein d’anecdotes sur la rédac, sous la plume de (quasiment) tous les mem­bres de Canard PC depuis ses débuts.

5 décembre.

Après quelques streams bricolés un peu à l’arrache, Canard PC diffuse sa toute première émission sur Twitch en coproduction avec O’Gaming, présentée par Ivan qui revêt son meilleur costume trois pièces pour l’occasion. Non sans appréhension, la rédaction s’apprête à apparaître sous le feu des projecteurs après avoir passé des années à écrire de sa tanière. Tout le monde est excessivement stressé – en particulier Ellen Replay, que l’un des membres de l’équipe d’O’Gaming, agacé, accuse d’être stone à cause de sa propension à se toucher les cheveux. Mais près de 3 000 spectateurs sont au rendez-vous, et on rentre tous chez nous aussi heureux que soulagés.

L'hommage de Couly à Jérôme Darnaudet.
Le hors-série spécial 15 ans de Canard PC.
Premier épisode de l'émission Canard PC, chez O'Gaming.

18 décembre 2019.

Après trois années passées dans les profondeurs de la start-up nation, la rédaction peut enfin partir vers de plus vertes contrées. Adieu le Cargo, ciao Paris, bienvenue à Malakoff, riante bourgade des Hauts-de-Seine. Au programme, un grand espace (180 m²), une cuisine équipée, un vrai studio avec une régie et un fond vert pour l’incrustation vidéo comme dans les rêves les plus fous de Monsieur Chat. Tout n’est pas parfait : Ivan aura bientôt couvert la régie de papiers où il note des slogans étranges (« Le décrassage est au footballeur ce que le vinaigre blanc est à la cuisine : ça pique, ça pue mais c’est efficace ») et le canapé bleu du studio est si inconfortable que personne ne veut y poser les fesses. Mais dans l’ensemble, aucun doute, il s’agit de la plus belle rédac’ de l’histoire de Canard PC. Et c’est dans cette sublime rédac’ que, le 16 mars 2020, toute l’équipe assistera à l’annonce présidentielle du premier confinement avant de repartir chez elle et de laisser les locaux déserts pendant près d’un an.

19 décembre.

Malakoff est une ville étrange à plus d’un titre. Déjà, elle est communiste depuis bien avant la naissance de Karl Marx, chose étrange dans un département plus habitué aux échanges de mallettes entre cadors du RPR qu’aux salles polyvalentes Youri Gagarine. Mais surtout, les restaurants y ont des noms d’une transparence presque angoissante. Juste à côté de la rédaction, on trouve un bistrot qui s’appelle Le Bistrot. En face, une pizzeria, La Pizza, dont les commentaires sur Google Maps sont à la limite du fanatisme religieux (« Ma pizza était délicieuse. Ma vie a radicalement changé », « Jamais on ne m'avait servi plus douce pitance je suis émerveillé par la bonté de ce grognard », « Depuis que j’y ai goûté je me sens beaucoup mieux, aussi bien sur le sens physique que sur le sens moral »).

Le premier plateau d'émission à Malakoff.
On commence à avoir trop de magazines à stocker. Une solution créative est mise en œuvre.
Le resplendissant numéro 400 de Canard PC (novembre 2019).

20 décembre.

On découvre que tout n’est pas aussi limpide que les restaurants à Malakoff. Sur la place de la mairie, une énorme statue d’escargot, dont personne ne sait ce qu’elle signifie mais qu’Ellen Replay peut passer des heures à regarder, est là pour nous rappeler que les Hauts-de-Seine restent une terre sauvage et mystérieuse.

Mars 2020.

Covid et confinements obligent, les rédacteurs ne peuvent plus venir au bureau et étanchent comme ils le peuvent leur soif d’interactions sociales en diffusant énormément de streams sur Twitch – dont un nombre alarmant de parties d’Among Us, durant lesquelles on aura notamment appris qu’absolument aucun membre de la rédaction ne sait bluffer.

1er avril.

Alors qu’on est super fiers de notre magnifique couv’ sur Doom Eternal, à cause du confinement le numéro 405 est le premier de l’histoire de Canard PC à ne pas pouvoir être imprimé et sortir en kiosque. Pourtant, comme le note Sonia dans l’ours, vu les pénuries de PQ c’est à ce moment-là qu’on a le plus besoin de papier.

1er juin 2021.

Monsieur Chat, qui a beaucoup à faire avec la partie vidéo de Canard PC et l’identité visuelle de toute la boîte, confie les rênes de la direction artistique du magazine à Toto. Ce dernier élabore une nouvelle formule moderne et élégante, idéale pour notre époque raffinée.

Le numéro 405, un petit ange uniquement dématérialisé, comme le sont les anges.
La nouvelle formule de juin 2021.

21 juin.

Quand la rédaction n’est pas à La Pizza ou au Bistrot (où Ivan commande systématiquement, chaque jour à la même heure, alors que le soleil est haut dans le ciel, une salade campagnarde), elle pique-nique sur le parking à l’arrière des locaux. Littéralement sur le parking, puisque la table pliante achetée sur les deniers de l’entreprise est dépliée sur l’une des places goudronnées, qui il faut le reconnaître sont assez larges (c’est un parking d’entreprise, conçu pour accueillir des fourgonnettes). Dit comme ça, cela peut sembler incroyablement glauque, mais ce serait sans mentionner le très beau chat des voisins qui, une fois par semaine, passe nous faire coucou pendant le repas.

Août.

Notre productivité baisse de manière drastique avec la découverte de What the Tune, un générateur de blind tests qui nous permet de découvrir les différents champs d’expertise des membres de la rédaction : Soupape François (qui vient d’arriver pour remplacer Pollynette) a une connaissance prodigieuse du reggae français, Ellen est incollable en R&B sirupeux des années 1990-2000, Sébum est la seule personne capable de citer de tête des morceaux de Bloodhoung Gang et Malware reconnaît instantanément tous les titres susceptibles de passer dans votre supérette de proximité. La seule personne qui rigole moins, c’est Kahn Lusth, qui semble proche de la crise de nerfs au moment où résonnent les notes de « La Groupie du pianiste » pour la troisième fois de la journée.

1er septembre.

Nos repas sur le parking atteignent leur sommet avec la fête organisée pour le départ de Pollynette – qui part se consacrer à sa carrière de streameuse professionnelle – durant laquelle Noël Malware réalise une incroyable performance de beatboxing. « Je n’ai jamais rien vu d’aussi hip-hop depuis 8 Mile », déclare François qui, précisons-le tout de même par honnêteté, n’a pas grandi dans une cité du 9-3 mais dans une grande maison à la campagne avec des ânes et des poneys.

Octobre.

Outre Soupape François, « le nouveau Pollynette » (même s’il préfère la randonnée à Counter-Strike), la rédaction bénéficie de nouveaux renforts en coulisses. Depuis le mois de mai, l’œil aiguisé d’Eloïse Mushroom file un coup de main bienvenu à Toto côté maquette, tandis que Monsieur Chat fait équipe avec Jules, alias Sylvester Standalone, qui est formidab’, puisque bien qu’âgé de seulement 13 ans (c’est en tout cas l’impression que donne son visage perpétuellement juvénile et réjoui), il a déjà interviewé la moitié du show-business français.

Vue d'artiste (Kahn Lusth et Couly) de nos streams du confinement.
Les bureaux de Kahn Lusth et Louis-Ferdinand Sébum à Malakoff.

18 janvier 2022.

Comme ackboo ne vient pas souvent à la rédac (le garçon est d’un naturel solitaire), qu’il nous manque un peu et qu’on a trouvé dans un carton un vieux buste de coiffure (ne cherchez pas), Denis l’a posé sur son bureau afin de faire une présence. Tout se serait bien déroulé si le bureau d’ackboo n’avait pas été si près de l’entrée, là où passent les facteurs venus poser le courrier et qui, selon leur tempérament, sursautent en apercevant cette tête décapitée ou bien la prennent pour un rédacteur et lui disent bonjour. Pour éviter les quiproquos, on préfère finalement la remplacer par une plante qu’on appelle aussi « ackboo », ce qui est tout de même beaucoup moins étrange. Sauf bien sûr quand quelqu’un traverse la rédac en demandant « quelqu’un a pensé à arroser ackboo ? ».

1er février.

Jusque-là confiné au jeu de plateau sur les hors-série idoines où il épaulait Kahn Lusth, Perco apparaît enfin dans la section jeux vidéo de Canard PC. À lui on ne donne pas les tests de hack ’n’ slash hongrois mais de RPG français. C’est pire.

Juillet.

L’année 2022 n’est pas que celle où l’on découvre qu’il faut arroser ackboo, c’est aussi celle de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et de l’explosion du prix du papier, ce qui contraint Canard PC à licencier plusieurs personnes pour la première fois de son histoire : Jules, Oni, Fishbone et Ellen Replay doivent partir, portés par nos torrents de larmes. Autre nouveauté dans l’histoire du journal, pour la première fois aussi l’un de ses collaborateurs part à la retraite : après dix-neuf ans de fiers et loyaux services, notre dessinateur historique Couly va se la couler douce et laisse la place à la nouvelle génération, incarnée par Reno.

Après le départ de Couly, c'est la première couverture réalisée par Reno.
ackboo en 2023.

17 novembre.

C’est le grand départ ! Enfin, pas vraiment : désormais embourgeoisée et implantée dans la banlieue sud, la rédaction quitte Malakoff pour Arcueil, à même pas trois kilomètres à l’est. C’est ainsi qu’âgé de dix-huit ans, mais déjà comme un retraité parti se mettre au vert, Canard PC délaisse les bureaux tristounets pour une petite maison sur deux étages, avec studio en sous-sol et mezzanine. « Oh, c’est joli ! », s’exclame toute la rédac en chœur et en découvrant le petit bâtiment en briques dans un ancien quartier ouvrier. « Mais ça sent pas un peu la beuh ? », s’interrogent certains, qui ont le nez plus fin ou davantage d’expérience. Le doute plane, mais les précédents occupants étant des producteurs de rap, on préfère aérer. On passera d’ailleurs pas mal de temps la porte ouverte au cours des mois suivants, car la baie vitrée géante qui occupe toute la façade de la maison se révèle plus esthétique que pratique durant les fortes chaleurs.

1er janvier 2023.

Tel un sauveur dans la nuit (comment qualifier autrement une personne capable de tester des souris sans fil haute performance sans avoir envie de se lover en position fœtale et de pleurer à seaux ?), Furolith débarque à la rédaction pour devenir le nouveau rédacteur en chef de Canard PC Hardware. Grâce à son élégance naturelle et ses goûts sûrs en matière d’opéra, nos discussions habituellement potaches de la pause-déjeuner s’élèvent à un tout autre niveau.

18 janvier.

Kahn Lusth annonce son départ de la rédaction et choisit de le fêter en organisant une grande raclette dans les locaux. Tout juste avons-nous le temps de sécher nos larmes et de dissiper les conséquences tragiques de cet attentat olfactif que Noël Malware pose, lui aussi, sa démission. Les courriers de lecteurs éplorés se succèdent, et nous attendons avec crainte de savoir qui sera suffisamment inconscient pour reprendre la rédaction en chef du magazine : la réponse est finalement Ellen Replay, qui fait son grand retour dans un ultime rebondissement narratif. Sonia l'accueille chaleureusement en lui soufflant « allez maintenant, tu nous emmènes jusqu'aux 20 ans ? ». Mission accomplie.

6 février.

Soucieux de créer un environnement de travail accueillant, Soupape François se lance dans une série de grands travaux, comme la construction d’une table de studio avec Monsieur Chat ou le marouflage de la baie vitrée, avec un film dépoli afin de nous protéger du soleil et des regards inquisiteurs. Si la construction du studio se déroule sans heurts, la pose du film est à l’origine d’une des plus grandes catastrophes de l’histoire récente de Canard PC : le marouflagegate. Un coup de raclette maladroit déchire légèrement un bout de papier, juste en face du bureau de François, désormais contraint de vivre avec sa faute en permanence sous les yeux. Le pauvre a été contraint d’installer un énorme parasol au-dessus de son bureau, officiellement à cause du « soleil » mais surtout pour oublier son erreur et pouvoir à nouveau dormir la nuit.

Mars.

Il était déjà là à Malakoff, mais c’est à Arcueil qu’il s’installe pour de bon. Lui, c’est Soupape François, l’assistant à tout faire de la rédaction, qui s’occupe du téléphone, du courrier, d’écrire dans le mag’ et dans la newsletter, d’aider Ivan quand il est fatigué, de distraire Denis quand il essaye de travailler et, de façon générale, de faire vivre la rédac dont il devient l’un des piliers. Il faut dire qu’il s’est installé dans le bureau près de la porte pour accueillir les facteurs (il y a des gens qui ont un bon contact avec les enfants ou avec les animaux, François a un bon contact avec les facteurs) et repousser les gêneurs (il fait de la boxe).

À Malakoff, on a un très beau plateau d'émission avec plein de plantes.
Le plateau après l'annonce de départ de Kahn Lusth.
Attention, de la jungle peut surgir un Renard Argenté.

5 juillet.

Si nous sommes plutôt habitués à recevoir des colis foireux (vous seriez surpris de savoir jusqu’où un éditeur est prêt à aller pour qu’on parle de son jeu), ce mois surpasse toutes nos attentes : Denis reçoit successivement six bouteilles de Pepsi Zero, un sac en toile représentant un champ de lavande survolé par trois montgolfières, des stylos Bic, une paire de sneakers en plastique qui aurait parfaitement sa place au musée des immondices, des écouteurs Bluetooth, un drone miniature et des objets plus aléatoires les uns que les autres. Le souci, c’est qu’il nous assure ne jamais rien avoir commandé.

13 juillet.

Après enquête, Soupape François nous révèle enfin la clé du mystère des colis indésirés : Denis est victime d’un brushing scam, ou arnaque au brossage, qui consiste à commander des objets de qualité discutable à la place de personnes qui n’ont rien demandé pour pouvoir laisser des commentaires dithyrambiques en leur nom sur Amazon. La mascarade s’arrête quelques semaines plus tard et, même si la vie continue à la rédaction, les journées n’ont plus le même charme quand on ne reçoit pas de couverture de pique-nique étanche de bon matin.

23 août.

Si en 2022, la rédaction, après des années de disette, a enfin été en mesure de revenir à des salons comme Paris est Ludique (où Denis a vendu des réclames à tour de bras, au point de nous faire envisager de sortir un numéro exclusivement composé de publicités) et Essen (où Perco a renoué avec son amour du système ferroviaire allemand), en 2023 nous pouvons enfin revenir à la Gamescom. Nous sommes tellement heureux que nous avons l’impression d’évoluer dans une comédie musicale où tout le monde transpire le bonheur (en particulier dans les halls publics du Koelnmesse, où règnent toujours des effluves de sueur et de déodorant masculin) : Cologne ressemble toujours autant à une zone industrielle, le bar l’Extrablatt sert toujours des bières aussi tièdes, notre hôtel semble tout droit sorti d’un film d’horreur d’Ari Aster. Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes.

Une couverture qu'on a hésité à faire lors de la sortie de Baldur's Gate 3, en août 2023.
Denis et Ellen Replay retrouvent avec bonheur la Gamescom à Cologne.
Louis-Ferdinand Sébum, radieux à la Gamescom 2023.

30 septembre.

Il se passe quelque chose d’étrange à la rédac. Jusqu’alors peu soucieux de leur style vestimentaire, les rédacteurs sont de plus en plus nombreux à débarquer vêtus de seyantes combinaisons moulantes en Lycra et de chaussures couvertes de pointes. C’est que chez Canard PC désormais, au grand désespoir d’Ivan qui reste enchaîné à son scooter, on ne parle plus que de vélo. Ellen Replay a appris le mot « shimano » et le répète à tout bout de champ parce qu’elle le trouve rigolo, Sébum et François débattent des carrefours où il faudrait ajouter un panneau M12. Quant à Denis, il a lancé une émission vélo de deux heures hebdomadaires sur la chaîne Twitch de Canard PC, chaîne sur laquelle, rappelons-le « on pourra mettre d’autres types d’émission, mais il faudra qu’elles aient un lien avec le jeu vidéo », avaient insisté Chat et Ivan à son lancement.

20 octobre.

Il est 23h44, Toto a perdu six kilos depuis le début de la journée mais ça y est, la frise des 20 ans est bouclée. « C’était quand même marrant de se rappeler de tout ça, lance quelqu’un. Il faudrait faire une frise des 20 ans tous les mois. »